La stagiaire du capitaine Crochet
J’ai été recrutée parce que j’ai déjà vécu sur un bateau, c’est tout. Et ça a suffi à ce pauvre petit vieux qui n’avait réussi à trouver aucun autre volontaire. Et pour cause ...
L’histoire se déroule en Australie, évidemment.
Il est 2 h 00 du matin, ce qui est une heure apparemment pertinente pour aller relever les filets.
C’est mon deuxième jour en mer, seule avec Alan, sur son petit chalutier, mais étant donné que nous avons navigué une journée entière pour venir jusque dans cette parcelle de mangrove reculée, c’est mon premier jour de travail. Enfin… jour…
J’ai été recrutée parce que j’ai déjà vécu sur un bateau, c’est tout. Et ça a suffi à ce pauvre petit vieux qui n’a réussi à trouver aucun autre volontaire. Il doit donc se contenter d’une petite nana de 55 kg sans aucune expérience de pêche, mais capable de garder ses tripes à l’intérieur pour prendre ses quarts.
Nous laissons le chalutier à l’ancrage et descendons l’échelle pour rejoindre la barque avalée par l’obscurité. L’humidité suffocante de l’air réduit la visibilité. On ne découvre les formes de la petite embarcation que dans le halo de lumière de nos lampes torches. Une fois à bord, je suis sommée de m’asseoir immédiatement. Ici, basculer dans l’eau est synonyme de mort. Alan allume le moteur mais pas le projecteur. Nous naviguons dans les eaux noires des couloirs mortels de la mangrove, dans l'obscurité totale.
– Dans ce no man's land, on n’a pas besoin de voir grand-chose, encore moins d’être vus. M'a expliqué Alan. En revanche, il faut économiser les batteries à tout prix.
Alors, à intervalles réguliers, mais cruellement espacés, je suis chargée de balayer la rive gauche et la rive droite avec ma lampe-torche, afin de vérifier qu’on ne va pas heurter les énormes racines des palétuviers qui s’enfoncent dans le golfe opaque.
Je romps le silence de la nuit d’une question dont j'imagine fort bien la réponse.
— Ce sont des yeux de quoi qui brillent autour de nous, là ?
— Crocodiles !
Bien entendu.
Le vieux fou m’a fait l’article sur ces ersatz de collègues de bureau… Il ne semble pas les craindre, bien qu’ils aient emporté deux de ses vieux amis pêcheurs. Ces dinosaures modernes le fascinent.
— Ici, ils peuvent facilement atteindre 6 ou 7 mètres de long. On a retrouvé mon ami intact à l’intérieur de l’un d’entre eux. Ce salopard avait réussi à l’avaler tout rond ! m’avait-il raconté.
Alan immobilise la barque. Nous sommes arrivés au premier filet de rive que nous avons tendu quelques heures auparavant entre deux palétuviers de part et d’autre du chenal. Entre-temps, la marée est remontée et a complètement avalé le filet. On ne distingue même plus la corde passée autour du tronc de l'arbre, posé sur la fausse rive désormais noyée. Le vieux pêcheur me demande de l’éclairer avec ma torche pendant qu’il récupère le filet. Je ne prête pas vraiment attention à ce qu’il farfouille à l'arrière de la barque, car l’idée de flotter dans le noir sur une eau grouillante de prédateurs agressifs me mord la colonne vertébrale. Je tente d’établir un contrôle visuel autour de ma chair fraîche offerte. Je me fais aussitôt grassement engueuler par le pêcheur qui me rugit de l’éclairer mieux que ça. Je tente de forcer mon attention sur l’action immédiate. Le vieil homme remplit la barque de "King salmon" ou de "capitaines géants" en français. À vue de nez, certains spécimens doivent dépasser les 15 kg. Beaucoup sont encore vigoureux et leurs coups de queue aléatoires me font sursauter, ce que mon binôme ne se prive pas de réprimander.
La barque redémarre.
C’est au tour du palétuvier de l’autre berge de nous rendre notre filet. Sans surprise, il est noyé lui aussi. Cette fois, c’est de mon côté que se trouve la corde et tout en m’éclairant Alan me lance :
— Tu vois la corde sous l’eau ? Attrape-la et tire dessus.
Je jette un coup d’œil rapide à la situation cauchemardesque qui s’offre à moi. C'est-à-dire, un bout de corde qu’on aperçoit à peine à environ 30 centimètres sous la surface d’une eau opaque. Je clarifie, pour être bien certaine de comprendre :
— Donc je plonge les bras dans l'eau et j’attrape le filet ?
Alan s’agace de ma question qu’il juge stupide et m'encourage à me hâter de perdre un membre dans cette soupe mortelle.
— Mais ... on n'a pas une gaffe pour récupérer les filets sans avoir à foutre les bras dedans ?
Alan secoue la tête de gauche à droite et m’aboie de me dépêcher. Les prédateurs ont peur des moteurs ; la zone est sans danger dans l'immédiat.
Il lui manque beaucoup trop de doigts pour être convaincant.
Le mutilé entame une longue série de jurons et me tend son énorme couteau.
– On change de place, toi, t’as qu’à égorger les King Salmon !
Mon regard tombe sur les poissons géants qui se débattent dans le fond de la barque.
Un instant, le temps s’arrête. Dans le bourdonnement de la forêt tropicale qui ne dort jamais, je prends le temps de me dire que c’est vraiment un boulot de merde.
Et sans plus de secondes pour la poésie, je rentre finalement dans une sorte de torpeur salvatrice qui, je le sentais pour l’avoir déjà vécue, me guettait depuis mon arrivée sur le pont du chalutier. Et comme auparavant, dans les moments intenses, le pilote automatique s’enclenche.
Je pivote et plonge les bras dans le bouillon de crocos. Je suis saisie par la température de l’eau dans ce chaudron sommatres. Je touille un moment cette soupe de dents acérées en tout genre et reconnais finalement, du bout des doigts, la corde gluante que je tire de toutes mes forces. Une deuxième fournée de King salmon est déversée dans la chaloupe.
Je réitérerais cette opération deux fois de plus cette nuit-là, car nous avions posé trois filets.
Et puis les jours suivants.
Et encore ceux d'après.
Grâce à ce que j’ai envie de décrire comme un léger état de sidération, je resterai deux semaines sur ce navire, seule avec mon vieux pécheur, et ce n’est pas lors des remontées de filets de rive que je fus le plus près de perdre un doigt, mais ça, c’est une autre histoire.
Un jour, sur le pont de mon chalutier, un évènement fini toutefois par me faire démissionner :

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