Le traumatisme du téléphone
Si vous débutez dans la langue de Shakespeare, il vaut peut-être mieux laisser sonner…
Y a-t-il pire exercice, pour le débutant, que celui du téléphone ? À peine a-t-on gagné un peu de confiance que l’on se voit brutalement faucher l’herbe sous nos premiers pas dans la langue de Shakespeare. S’ensuivent le traumatisme et le bond en arrière.
27 mai 2016, 6 h 00 du matin.
Je suis satisfaite d'être réveillée à l'aurore par le décalage horaire. Je dormirai quand j’aurai un travail.
7 h 00 : je suis assise à la table du salon et je parcours les petites annonces d’emploi.
Je viens à peine d'atterrir dans le pays, mais mon compte en banque agonisant me supplie de trouver rapidement un emploi.
28 mai 14 h 00
Je reçois un appel d’un numéro inconnu provenant d’Australie, il ne peut s’agir que d’un recruteur. L’angoisse monte à mesure que les sonneries s'additionnent. Je fais les cent pas autour de l’appareil comme au bord d’une falaise que je devrais sauter. Je ne parviens pas à trouver le courage.
Lorsqu’enfin le silence réinvestit le salon, je ressens un intense soulagement. Mon interlocuteur mystère me laisse un message que j'écoute immédiatement. Je n’en comprends que 30 %.
À la deuxième écoute, je décrypte qu’il s’agit de la manager d’une boutique de vêtements dont le nom m'échappe complètement.
Je tourne en rond dans la pièce, les yeux plissés, l’appareil pressé fermement sur l’oreille droite, puis la gauche, j’actionne le haut-parleur, rien n’y fait. Les fluctuations de cette voix de femme élèvent des syllabes à pic dans les airs et les y laissent s'évaporer. Ce sont les montagnes russes de l'incompréhension. Ses mots résonnent dans ma tête comme une chanson en chamallow.
Pour me donner le courage de rappeler, je me persuade que l’accent pointu de cette inconnue ne provient que du caractère très automatique de son message. C’est ça, tout comme une hôtesse de l’air blasée qui marmonne son speech dans son micro, sans respirer ni articuler, pour une audience de passagers qui s’en fout.
Comme cela fait maintenant cinq minutes qu’une force invisible m'empêche de presser la touche de rappel, je décide d’apprendre moi aussi un texte par cœur, aidée par Google Traduction.
La ligne sonne, je me surprends à espérer que personne ne réponde.