Une tempête de sable, un poids lourd et une famille perdue
Plus on est gros, moins on a de chance de trouver de l'aide
Ce n’est pas une bonne idée de prendre la route un jour de tempête de sable, dans le désert du Sahara. C’est évident. Sauf pour nous.
Il a fallu que nous en fassions l’expérience ce jour-là pour en attester aujourd’hui.
Nous nous réveillons entre deux dunes près d’Iriki. Je sors faire un petit tour arborant encore mon pyjama. Je rentre presque aussitôt, du sable entre les dents et les joues rougies par les gifles du sirocco.
Nous n’allions pas rester enfermés à quatre, Dieu sait combien de temps, dans les 10 m² du camion… nous décidons de prendre “la route.”
gentlemen don't sail to weather
Dans le désert, il n’y a pas vraiment de piste à suivre. On prend un cap et on est arrêté par des obstacles : une dune, des buissons, des arbustes…
En poids lourd, la pire crainte, c’est de s'enliser, car plus on est gros, moins il devient facile de trouver de l’aide. Avec une petite fille de deux ans, nous évitons donc d’être trop aventureux et nous nous contentons de suivre les traces de pneus au sol, signe d’un trafic plus ou moins fréquent.
Parfois les traces se séparent sans raison apparente, nous tirons à pile ou face pour déterminer laquelle nous continuons à suivre.
Nous quittons la vaste étendue plate et déserte du lac d'Iriki pour pénétrer dans un dédale de dunes.
La trace que nous suivons est de moins en moins visible. Nul n’est sans savoir que les dunes, poussées par le vent, se déplacent. Les pistes sont aussi aléatoires qu’éphémères et la nôtre finit par disparaître tout à fait.
"Le sable nous freine tellement fort que si on ralentit, on reste coincés..." Annonce Antonin, notre pilote.
Il nous est impossible de lever le pied pour prendre le temps de réfléchir à un itinéraire, car les dix tonnes de notre véhicule s’enfonceraient dans le sable frais qui s'agglutine, toujours plus épais, entre les hautes dunes. Nous roulons à toute allure, complètement à l’aveugle, dans ce décor orange et redondant.
Les yeux rivés sur les images satellites du coin, je tente de déterminer par où aller. Hélas, le sable du Sahara, si fin qu’il paraît liquide, a vite fait de rendre obsolète toute information sur "google map".
Je suis obligée d’avouer au pilote que je n’ai aucune idée d’où aller.
Les dunes se succèdent, le sable s’épaissit.
À ce stade, nous déplaçons nos tonnes de métal rugissant pour 37 litres aux cent.
Impossible de s’arrêter. L’enlisement nous guette à tout moment. Nous rebondissons sur les obstacles qu'il nous est devenu impossible de contourner sans perdre le contrôle de la trajectoire du poids lourd.
Tout à coup, l’invariabilité des grains de sable est perturbée par des formes blanches au loin. Des tentes. Il est fort à parier qu’il s’agit d’un de ces camps berbères isolés. Aculés, nous faisons cap droit dessus.
Nous nous stationnons derrière une tente, à l’endroit où le sable a l’air le moins épais. Le site semble complètement désert. Je sors pour trouver de l’aide, le sable me fouette aussitôt le visage. La tête basse et les mains portées autour de mes yeux, je progresse vers une première khaïma.
Personne
J'appelle. Rien.
J’allais rebrousser chemin, mais brusquement, une porte s’ouvre dans mon dos et un homme tout ensommeillé pointe le bout de son nez. Je lui explique aussitôt la situation. Il sourit et me fait signe de l’attendre.
Il réapparaît un instant plus tard tout enturbané dans son tagelmust violet vibrant. Seuls ses yeux restent visibles et ceux-ci sont manifestement faits de bronze. Le bonhomme me conduit au sommet d’une dune qu’il gravit comme un cabri, pendant que je peine derrière. Ensuite, il fixe au loin, droit dans la tempête, et pointe un doigt dans une direction. Je tente de jeter un œil, immédiatement le sable s'agglutine sur ma cornée et dans mes voies aériennes. Je crache, je me mouche comme un footballeur, je lance un râle rauque tout en portant une main à mes yeux meurtris.
Entre deux bourrasques, j’ai le temps de comprendre que mon hôte me montre un cap à suivre vers le nord-est. J’explique tant bien que mal que le problème n’est pas le cap mais la trace entre les dunes et la peur de s’enliser.
C’est un véritable labyrinthe entre ces dunes. Si nous choisissons le mauvais couloir et qu’il nous faut faire demi-tour, c’est l’enlise littérale assurée.
Entre-temps, un deuxième bonhomme, tout de violet vêtu également, s’est pointé au pied de la dune. Ils se rejoignent à mi-chemin, rient de bon cœur, puis reviennent m’exposer leur plan de sauvetage pour touristes perdus.
Pour 20 euros, ils nous escortent jusqu’à notre destination.
Nous acceptons.
Quelques secondes plus tard, un vieux Toyota Hilux vrombissant surgit d’entre deux dunes en klaxonnant. Le moteur du poids lourd redémarre, c’est parti pour plusieurs kilomètres de slalom entre des dunes identiques.
Comment font-ils pour se repérer ? Ce mystère est aussi épais que celui qui leur permet de voir à travers les grains de sable criblants.
Nous sommes encore très loin de notre direction lorsque pourtant, au sol, se dessine à nouveau une trace bien visible et profonde, comme une piste de ski fond fraîchement damée. Un coup d’œil à la carte… Ce qui nous attend devant n’a plus aucune raison d’être si ardu que ce que nous venons de franchir. Nous remercions nos guides et leur donnons tout de même la totalité de la somme convenue car nous les avions tous les deux tirés hors du lit en pleine sieste du ramadan. Ils restent un instant à la fenêtre du camion, s’assurant que nous sommes bien certains de vouloir continuer seuls. Nous insistons, ils rebroussent finalement chemin.
Quelques kilomètres plus loin, nous reperdons la trace.
Et Merde !