C’est le loueur thaïlandais, à Koh Phangan, avec la clé à molette
"Il fondit sur nous en brandissant ce qui me sembla être une clé de 18, pratique pour resserrer des moyeux mais dont il avait plutôt l’intention de se servir pour nous démonter la tête, selon ses dires."
Je m’étais bien rendu compte que la sangle de mon casque de scooter était pétée, mais j’avais choisi de ne pas m’en plaindre.
En trois mois passés en Thaïlande, j’avais appris que les locaux, particulièrement les insulaires descendants de pirates, étaient de dangereuses girouettes. Ils pouvaient se montrer extrêmement sympathiques et changer de comportement très brutalement si les choses ne tournaient pas en leur faveur. Un arc-en-ciel de sourires et de gestes amicaux pouvait tourner, en quelques secondes, en menaces de mort. Il était toujours question d’argent et la violence avait pour déclencheur le refus de payer pour quelque chose d’absurde. Lorsque le “non” est articulé, les sourires hypocrites s’effacent brusquement, les visages se crispent et les yeux noircissent.
Sans doute fus-je particulièrement ingénue, mais j’acceptai ce jour-là de signer la location d’un scooter et de son casque inutile à la lanière brisée.
Une semaine plus tard, je me pointai à nouveau devant le petit bout de femme auquel je devais rendre le scooter. En récupérant les clés et le casque, celle-ci fronça le nez le plus fort qu’elle put. Puis en hochant la tête de gauche à droite, elle désigna la sangle cassée. Je hochai à mon tour en guise d'acquiescement, puis déclarai que, de fait, il ne m'avait pas été utile. Mais qu’elle ne s’en fasse pas, l’affaire ne m’avait pas dérangée. Comme prise d’une crise d'épilepsie, celle-ci se mit à secouer le menton de plus belle avant de m’annoncer que le casque était cassé et qu’il fallait le repayer.
Qu’on me pardonne l'inexactitude concernant la rhétorique dont je fis preuve ce jour-là, mais, certainement, mes mots s’étaient rapprochés de quelque chose comme : “Soit, bon courage avec ça alors, ça ne me concerne pas, comme vous le savez très bien, vous me l’avez loué dans cet état”
Mes mots n'eurent aucun effet ni sur son regard planté dans le vide, ni sur le flot continu de : “No, no, no, no, no, no, no, no…” qu’elle avait commencé à laisser fuir au moment même où je commençais à m’exprimer. Il était clair qu’elle ne voulait ni vérité ni honneur, mais une bonne liasse de billets, à en croire le montant délirant qu’elle m’afficha sur sa calculatrice : 1200 bahts.
À ce moment-là, le taxi qui s’impatientait klaxonna brièvement à mon intention. J’érigeais un doigt de suspension à l'escroc et sa calculette, puis me dirigeai jusqu’à la fenêtre de mon chauffeur.
“C’est de l’escroquerie, confirme-t-il, c’est le prix d’un casque neuf. Ils vous font payer un casque neuf pour une lanière cassée !”
Une lanière que je n’avais pas cassée.
C’est déterminée à ne pas céder que je retournai voir l’extorqueuse.
Je ne paierai pas. L’annonce tombait enfin clairement depuis le début de “l’échange”. Mon interlocutrice monta aussitôt le ton, moi aussi, ce qui me permit vaguement de couvrir le son de sa voix pour en placer une.
J’apprendrais par la suite, en me penchant sur la sociologie et l’art de l’échange, que la partie est perdue dès lors que l'on monte le ton. La mise en défaite de l’abuseur repose sur l’art du calme et de la composition. Adopter l’humeur de son opposant lui donne le contrôle ainsi qu’une opportunité, voire une légitimité à s’escalader. Face à quelqu’un qui garde scrupuleusement son calme et ne brasse que des faits à propos, le gueulard réagit comme un feu qu’on n’alimente plus. Il tourne en rond, ne trouve rien pour s'enflammer et finit par s’étouffer dans ses contradictions et sa carence d’arguments. Même pour l’engraineur le plus irascible et de mauvaise foi, il est ainsi possible, à la sueur de sa patience, d’arriver à une juste résolution de conflit. En gros ...
Mon incontinence émotionnelle aura donc largement participé à ma perte.