d'angoisse

Profaner un cimetière et le payer

Des feuilles mortes craquent sous un pied, la terre résonne d’un poids qui se déplace, puis s’immobilise, et bouge encore de quelques centimètres. J’ai l’asphyxiante sensation que la tente est jaugée...

— Et c’est quoi derrière cette barrière ? 
— Un vieux cimetière sacré.
— Sacré comment ? 
— C’est un cimetière mapuche, les habitants originels du Chili, décimés au 19ᵉ siècle.

Ivan me livre ces informations aussi naturellement qu’il le ferait pour le programme télé. Je ne connais que très peu l’histoire de son pays, le Chili, et je la découvre ici, à Malalcahuello, dans les montagnes andines.

S’il avait été aisé, pour les Espagnols, de prendre le nord du Chili, le sud leur avait réservé quelques mauvaises surprises. Ici, les Mapuches de la branche des Pehuenches avaient peut-être été rendus plus coriaces par l’altitude et la neige. Allez savoir. Les natifs de ces montagnes mirent les Espagnols en défaite en 1598. Ce n’est qu’en 1818, suite à l’indépendance du Chili, que les Chiliens (descendants d’Espagnols) sont descendus affronter les Mapuches des montagnes dans une bataille sanglante, afin de récupérer leur terre sacrée pour lancer l’agriculture dans le pays. Et pour s’occuper de ce projet agricole, ils firent venir des Slaves, des Suisses, des Allemands et des Français.
Encore aujourd’hui, c’est dans cette région de l'Araucanía que résident les tensions les plus vives entre les Mapuches et les descendants d'Europe. Beaucoup de Pehuenches ont dû fuir en Argentine pour sauver leur vie, et énormément d’autres sont morts au combat dans ces montagnes.

Me voilà plantée devant la terre de repos éternelle de ces âmes natives, autrefois protégée par les bois mais aujourd’hui mise à nu par les problématiques démographiques. Les chantiers s’interrompent le temps de délimiter et protéger ces lieux sacrés, puis des chalets de montagne écologiques poussent à leurs flancs.

— Bon, je dois encore travailler un peu et ensuite on pourra aller dîner. Déclare Ivan, qui est justement architecte. 

J’ai rencontré Ivan en Australie l’année dernière et me voilà aujourd’hui en visite dans son pays. Il est blond aux yeux bleus ; c’est un Chilien dont le nom de famille ne laisse aucun doute sur ses origines slaves. Il a un chantier à inspecter, quelques ordres à donner, puis il sera à nouveau à moi. Il est en semi-congés et se convertit en guide touristique pour mes beaux yeux. Nous avons démarré notre road trip à Santiago, à bord de son pick-up surmonté d’une tente de toit, et nous voilà de passage sur un de ses chantiers.  

Laissée seule, je fais le tour de la barrière en bois, enlacée entre les branches de grands pins. J’entrevois des sépultures épurées. Quelques croix, des statuettes en bois, des objets divers qui me font penser à des gris-gris. Un passage ouvert dans la barrière me permet d’y pénétrer. Je ne sais pas depuis combien de temps je flâne entre les tombes ; la voix d’Ivan me fait sursauter.
— Alors ? Tu profanes les cimetières mapuches ?

Ainsi, apprends-je donc qu’il faut être un descendant de Mapuche pour être autorisé à piétiner ce sol sacré. 

Oops. 

Je suis doublement désolée lorsqu’Ivan m’apprend que nous allons camper sur place. Le chantier étant le sien, il dispose du terrain. Je pointe le nez hors du cimetière; le pick-up est stationné à environ 10 mètres de là, sur le seul endroit plat, insiste Ivan. Il est déjà tard, les options ne se bousculent pas, je sens poindre l’absence de choix sur ce coup-là.

Trouver un endroit où manger à Malalcahuello hors saison n’est pas chose aisée. L’endroit est aussi mort que le cimetière qu’on a choisi comme camping. J’ai du mal à penser à autre chose. Ivan s’en amuse, surtout lorsque je décide de me jeter le plus de bière possible dans le cornet avant de rentrer dormir à la merci des âmes perturbées.

Lorsque j’introduis un doute d'ordre spiritite à mon père, en m’autoproclamant cartésienne, celui m’interromps toujours :
— Tu peux pas dire ça et ensuite expliquer que tu crois à une théorie de fantômes ou de réincarnation. C’est incompatible.

Certes. Sans doute alors suis-je une cartésienne non intégriste, dont les principes et les jugements sont constamment remis en doute. « Une théorie scientifique n'est jamais définitivement vraie ; elle est seulement non encore réfutée. »

Bref, tout ça pour expliquer que je fais partie des non-croyants qui n’oseraient pas blasphémer et des détenteurs d’avis tranchés ouverts à ceux des autres.

Ainsi, je suis sur le dos, dans ma vulnérable tente de toit, à 10 mètres du cimetière profané de mes semelles françaises, aux côtés d’un descendant d’agriculteur dont les arrière-arrière-arrière-arrière… grands-parents ont sûrement labouré les terres sacrées que les Mapuches ont défendues jusqu’à la mort.
Allez, endors-toi ! Si les âmes perdues existaient et qu’elles pouvaient s’en prendre aux vivants, ça se saurait.

Ça se saurait, vraiment.

Les fervents catholiques ne laisseraient certainement pas passer une preuve pareille de l’âme et de l’au-delà. Les faits divers télévisés diffuseraient des histoires d’agresseurs post mortem, dont les victimes seraient interviewées. On réduirait artificiellement les taux de chômage avec de nouveaux postes de passeurs d’âmes dans la fonction publique, chargés de réexpédier les âmes en OQTF aux frontières de l’enfer.
Planquer des aliens sous le tapis de la zone 51 permettrait d’éviter la panique et le chaos sur la planète. À l’inverse, ce ne serait dans l'intérêt de personne de dissimuler une preuve de l’âme et de la vie après la mort. C’est même là-dessus que repose la paix relative dans le monde. Si le néant et la poussière venaient à être prouvés, imaginez ce qui se passerait du côté des croyants défavorisés qui acceptaient jusqu’alors, pieusement, leur sort misérable, car seule compte pour eux leur vie d’après… Que feraient-ils maintenant s’il n’y avait plus d’après ? Ce n’est pas le genre de levier de contrôle à être boudé par un gouvernement. La peur a toujours été le moyen de pression le plus efficace sur l’humain, et les représailles d’un mauvais comportement ou, au contraire, d’une récompense dans l’au-delà sont déjà des armes puissantes de contrôle. S’il existait des âmes perdues capables de boutter des vivants, ça se saurait.

Ça se saurait vraiment.

Oui, mais voilà… il y a des bruits de pas autour de la tente. Je suis certaine que quelqu’un piétine juste sous moi. Ivan est endormi. J’ai le cœur qui bat à rompre. Personne sur ce site, dans ce lieu en chantier, n’est censé venir marcher près du pick-up. Je suis tétanisée. Qu’est-ce que ça pourrait être d'autre ? Mon cerveau conditionné est incapable d’imaginer autre chose qu’un Mapuche vindicatif sorti de terre pour nous botter le train.
Des feuilles mortes craquent sous un pied, la terre résonne d’un poids qui se déplace, puis s’immobilise, et bouge encore de quelques centimètres. J’ai l’asphyxiante sensation que la tente est jaugée, juste sous nos corps.

Le silence a réinvesti la forêt. J’écoute la nuit les yeux écarquillés. J’éprouve un malaise intense, étouffant. Je ressens la présence de ce cimetière comme un bourdonnement grave et presque assourdissant.
Je suis recroquevillée sur la tranche et mes membres s’engourdissent. Je suis incapable de remuer pour réactiver ma circulation sanguine. Le moindre bruit me serait insupportable. J’ai la sensation lourde et insupportable qu’on m’épie, qu’on attend.