
Docteur Jack Ill et Mister Hide
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L’un de nous-mêmes a toujours la solution. Tout le monde est mort de trouille, mais le pire, c’est de ne pas sauter !
– Qu’est-ce que tu fais, mon lapin ? m’avait questionné Nico à juste titre, alors que je cendrais silencieusement sur le carrelage de son salon, debout, au milieu de la pièce.
– Je sais pas, lui avais-je répondu.
C’était terriblement vrai, aussi bien concernant les trois dernières minutes passées debout, sans mouvement, que concernant les deux dernières années depuis mon retour de Nouvelle-Zélande. Je ne sais s’il s’agissait de l’inéluctable dépression du voyageur qui, par tant d’expériences vécues, rend impossible le retour à la simple vie d’avant ; ou bien encore de l’accumulation d’événements tragiques qui m’attendaient à mon retour en France, mais j’avais cette terrible impression d’être victime d’une fuite de passion, d’envie et de compréhension de mon passage sur terre. Je naviguais dans le brouillard de la dépression. Alors j’ai fait la chose la plus simple pour évacuer la pression accumulée dans la cocotte débordante du bouillon de la vie : chialer un coup.
Mon ami Nico s’était décalé légèrement pour atteindre mon épaule. Me pressant amicalement l’encolure, il avait articulé : – Ça va aller, Lapin.
Ça n’allait pas aller, du moins pas comme par magie, ni avec le temps. Mon compte en banque s’amenuisait et je squattais l’appartement de mon meilleur ami. Il fallait se remuer.
Avant d’en venir à cette réflexion pertinente et salvatrice, je me collai tout de même une cuite. Paradoxalement, ce fut une cuite salvatrice.
Au retour d’une soirée, dans la pénombre d’une pièce éclairée par mon écran d’ordinateur, juste avant que le jour ne pointe son nez, je me rendis sur Skyscanner et j’achetai un billet pour le surlendemain, avec autant d’escales que j’avais de verres dans le nez. Le grammage d’alcool conséquent qui s’écoulait dans mes veines m’avait tout de même permis d’estimer que le lendemain, j’aurais trop la gueule de bois pour prendre un avion. Mister Hyde alla se coucher satisfait ce soir-là, Docteur Jack Hill se réveilla devant le fait accompli, des crampes d’angoisse dans la poitrine. L’une de nous deux avait pris la bonne décision, l’autre devait suivre.
Cela faisait un moment que je voulais repartir sur les routes du monde, mais il n’y a que Mister Hyde qui garda le cap ; moi, je fus progressivement déboussolée par la masse épaisse de mes tourments. Aussi avais-je en ma possession un visa vacances-travail australien que j’avais obtenu et acheté plusieurs mois auparavant. Je suis obligée de reconnaître que, sur ce coup-là, je dois tout à cette personne que je déteste. Je ne la connais même pas vraiment, je la rencontre, et j’oublie beaucoup de ce qu’elle fait lorsqu’elle prend possession de mes mouvements. Je ne la connais que capable de me plonger dans la mortification, mais c’est elle qui, désinhibée, a eu le courage de faire ce qu’il fallait, et la mémoire de ce qui m’animait, avant que plus rien ne le fasse. Finalement, ce n’était pas elle, la pire de nous deux.
— Vous voyagez toute seule ? Me demanda machinalement l’hôtesse au guichet des enregistrements.
Pourquoi, ce n’est pas comme ça qu’il fallait faire ? pensai-je, déstabilisée.
Lorsqu’il me fallut attendre, assise dans l’inactivité, mon esprit partit à la dérive : il ne me reste que mille soixante-deux euros et quelques centimes sur mon compte en banque. C’est une manière bien brouillonne d’aborder un vol sans retour pour le bout du monde. Mon estomac se comprime, il faut penser à autre chose.
Autour de moi, tout le monde était accompagné. Avant de me présenter devant cette angoissante porte d’embarquement vers l’inconnu, je suis passée au travers de nombreuses familles qui s’embrassaient et se disaient au revoir. Les longs courriers sont synonymes de longs voyages, et bien souvent de retours tardifs, voire incertains. Les portes d’embarquement se substituent à des scènes de théâtre où se jouent des pièces larmoyantes dont les remerciements s’éternisent. Moi, j’étais l’unique actrice sur la scène d’un théâtre vide.
Un appel au micro me fit l’effet d’un coup de poing dans l’estomac. On embarquait. Allais-je être capable de m’en sortir seule à vingt mille kilomètres de distance, dans un pays anglo-saxon, sur un autre continent, complètement déprimée et fauchée ? Il me fallut pleurer à nouveau comme une enfant en cachant mon visage aux regards curieux des passagers de ma ligne.
Enfin vint le moment où, les yeux encore trempés, je dus éteindre mon téléphone. Au revoir tout le monde, au revoir la France. Désormais, il n’y a que moi qui puisse quoi que ce soit pour moi-même, l’avion décolle.
Étrangement, je n’avais pas vraiment prévu d’atterrir. En fait, mon plan de sauvetage venait d’aboutir, là, sur les trois sièges de l’allée du milieu, que j’avais pour moi seule, dans cet énorme avion de ligne. Soudain, en plein vol, je réalisai que le pire était devant. J’avais sauté et, seulement en l’air, je pris conscience de l’atterrissage. Le son du film que j’avais lancé défilait dans mon casque comme dans le vide pendant que mes yeux naviguaient dans la cabine. Tout ce qui se passerait après le vol n’avait jamais vraiment pris forme dans mon esprit. Je faisais ma valise, je prenais l’avion et puis, l’Australie, les kangourous… fin de la dépression. Je m’étais mise toute seule devant le fait accompli.
À un moment, l’appareil entra dans une zone de turbulences. Il secouait, craquait comme s’il pouvait rompre ; j’étais très légère et, l’instant d’après, mon corps s’enfonçait lourdement dans les sièges.
Pendant un triste instant, je ressentis du réconfort à l’idée que l’avion s’écrase.
Finalement, les secousses diminuèrent, les craquements cessèrent, l’avion reprit le cours paisible de son vol, me laissant pleinement jouir de mon angoisse.
Quelques avions plus tard, j’atterris enfin à Sydney, capitale économique de cette île gigantesque aux allures de continent. Par la fenêtre du tube qui me conduisait à mes bagages, j’aperçus, dans une fine brume de pollution, l’énorme ville qui narguait ma confiance. Les gratte-ciel déchiraient les nuages ; les bâtiments se pressaient les uns contre les autres comme une foule étouffante. Je m’immobilisai devant ce spectacle intimidant, petite et fragile.
"Comment puis-je faire partie de ce tableau ?"
J’avais peur ; je ne m’accordais plus aucun crédit.
Soudain, je réalisai que j’étais seule ; tout le monde avait pressé le pas. C’est sans le support illusoire du banc de poissons des passagers qui débarquent que je me lançai dans le couloir vers l’inconnu.
Mais tout sembla se présenter à moi avec une fluidité et une évidence qui m’apaisèrent. Je récupérai mon bagage, je passai l’immigration avec un sourire de l’officier qui me demanda de complimenter mes parents pour leur travail, je tombai sur un bureau de change, quelques mètres plus loin un kiosque à cartes téléphoniques se jeta sur moi : en quelques minutes, je fus tout équipée. J’appelai mes parents tout en contemplant la liasse de billets plastifiés de toutes les couleurs que j’avais disposée en éventail entre mes doigts. Quatre mots furent jetés au combiné : je suis bien arrivée. Il était temps de s’affairer à trouver un endroit où dormir.
L’anxiété, c’est la pensée qui va plus vite que la vie.
Libérée du cockpit de l’avion qui m’emprisonnait dans le nuage noir de mes pensées stériles, je sentis le stress s’évanouir. L’action est salvatrice. Un pas après l’autre, on avance toujours. Encore faut-il faire le premier !
Une histoire deMargaux
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