Petites confidences de chaussons d'aventures
Que fallait-il souhaiter ? Une longue vie de salon et de servitude ? Ou bien une courte existence de liberté et d’aventure ? …
Cette anecdote distinguée a pour scène le désert d'Agafay, au Maroc. Si lors d’un voyage dans cette magnifique contrée vos regards viennent à tomber sur un berbère agenouillé, apprenez qu’il vous faudra faire montre de pudeur et le laisser paisiblement pisser. Cette technique, apparemment ancestrale, leur permet d’épargner leurs sandales de toutes malheureuses et indésirables projections. L’affaire, en apparence sous contrôle, fait pourtant chaque jour beaucoup de victimes dans le pays et de la plus infâme des façons :
Cela faisait un moment que le camion ne ronronnait plus. Nous savions que nous étions arrivés. Où ? C’est toujours une surprise qui requiert une patience exagérée. Nous ne sommes jamais sortis immédiatement après l’arrêt du véhicule. Il nous faut toujours attendre.
La température de la cellule monte ; c’est certain, elle est partie en exploration avec ces prétentieuses rangers qui ont toujours l’exclusivité sur tous les nouveaux endroits. Mais lorsque la journée touche à sa fin, c’est notre tour de gloire et ces inconfortables bottes en cuir prennent notre place dans le placard.
Enfin, retentit le bruit de bataille de casseroles de l’escalier latéral qu’on met en place. La porte du placard à chaussures s’ouvre presque aussitôt et elle nous attrape tour à tour par nos lanières. La lumière du jour mourant flatte notre fourrure et notre peau retournée. Chouette, nous sommes portés juste à temps pour assister au coucher du soleil. Comme d’habitude, les marches acérées de l’échelle du camion sont une douleur pour nos semelles en feutre, mais quelle surprise, et quel ravissement ce soir : c’est sur le sable doux et tiède du désert que nous atterrissons. Nous sommes bientôt présentés à un feu de camp crépitant qui nous réchauffe doucement. Il y a beaucoup de monde ce soir. Nous distinguons, au travers des flammes, des baskets et des tatanes de tous genres.
Tout à coup, la soirée prend une tournure moins agréable. Nous revoilà sur nos semelles, emboîtant le pas assuré d’une paire de sandales d’homme. Où allons-nous si loin du vaisseau-mère ? Ces escapades-là sont d’ordinaire épargnées aux fragiles chausses de notre genre. Nous, nous restons au camion, ou bien à son flanc… Nous fonçons tout droit dans la nuit derrière les sandales pressées. Le sable se change peu à peu en crottin de dromadaire, c’est écœurant ! Tout d’abord, nous sommes outrés, mais un autre sentiment prend le dessus. C’est une sensation nouvelle, quelque chose de fort. La nuit, le sable et l’inconnu défilent comme un ravissement.
Notre maison sur roues est maintenant hors de vue. Jamais de modestes chaussons de salon n’auraient cru vivre une aventure pareille. Nous arpentons le désert marocain en pleine obscurité. Et après tout, n’avons-nous pas la prétention de ressembler à de vraies bottines d’extérieur ? Et si nous pouvions nous aussi goûter le terrain et la lumière du soleil ? Et si nous étions à la hauteur ? Bien sûr, nous sommes fragiles et nos semelles n’iraient pas bien loin, mais qu’est-ce qui est préférable ? Une vie entière de parquet de salon ou bien quelques kilomètres d’aventure ? Si « vivre vraiment » signifie hâter la fin, alors c’est un gain suffisant pour un sacrifice honnête. Il n’y a plus de marche arrière, nous sommes désormais des pantoufles d’aventures.
En pleine exaltation, nous quittons le sable pour mordre du béton négligemment coulé. Devant nous, les sandales s’immobilisent près d’une porte entrouverte. Ce que nous devinons à l'intérieur nous fait tressaillir.