La revanche sanglante d’un mafieux à la retraite
Histoire gore, âmes sensibles s’abstenir
Le voyage crée des amis, des amours, mais aussi, parfois, reconstitue des familles de fortune. La nôtre est échouée sur cette plage malaisienne et partage déjà un passé commun aux mille histoires.
Je viens donc de rejoindre sur le sable trois nièces de cœur. Leur père, Dee, est mon ami et leur mère, Siti, se considère comme ma sœur. Il va donc de soi que leurs filles m'appellent “oncle Nico”.
Mes trois petites nièces partagent un même hamac et m'apprennent que la plus jeune, Amanda, vient de se faire mordre par un singe.
L’animal apprivoisé (et attaché) réside depuis plusieurs années au restaurant d'à côté, à une soixantaine de mètres. Par restaurant, il faut comprendre une gazinière et deux tréteaux. C’est un endroit que je connais plutôt bien ainsi que les gens qui le font vivre, y allant chaque matin pour mes traditionnels deux cafés glacés et mon omelette. Il est courant que ces singes mordent, ils sont imprévisibles et changent d'humeur en un claquement de doigts sans que je puisse généralement en comprendre la raison. Pour mieux appréhender la tragique affaire qui va suivre, il convient de dresser un court portrait de Dee, le père d’Amanda.
Dee — à l'instar d'Azlan, le propriétaire de "Lazyboys Campsite", notre lieu de vie — tenait un rôle assez élevé dans la mafia chinoise, la plus puissante officiant en Malaisie continentale. J'eus ainsi droit à quelques histoires tout à fait passionnantes à écouter dont je ne ferai pas part ici pour des raisons évidentes. Je connaissais donc seulement théoriquement certains traits du caractère de Dee. De mon point de vue, ce père de famille aimant, drôle et taquin, avec qui, mois après mois, j'avais tissé cette relation de respect et de confiance mutuelle, était la seule personne habitant ce corps.
Bien sûr, je ne pensais jamais voir l'autre côté de cet homme …
La petite Amanda a donc une belle marque au mollet, mais sans gravité aucune. Une vingtaine de minutes plus tard, Dee est revenu. Au vu du grand coup de machette qu'il a mis au tabouret en plastique à côté du mien qui s'est fendu dans un grand fracas, il a appris pour la morsure du singe. D'abord extrêmement surpris, je le vis s'éloigner vers la scène du crime. Ma première pensée fut qu'il faisait une blague (il avait choisi la plus grande et la plus tranchante des machettes que nous ayons), puis j'ai pensé qu'il allait démontrer son mécontentement au travers de menaces. J'en étais là de mes vaines et stupides analyses quand je me suis dit qu'il serait tout de même plus avisé d'y faire un tour. Mon pas s'est vite transformé en trot puis en course lorsque j'ai entendu et vu une vingtaine de personnes quitter les lieux en hurlant.
Arrivé sur place, je découvre les choses extrêmement rapidement mais de manière panoramique. Je repère d’abord un premier singe, prostré sur sa branche et dont toute l'attention se porte sur quelque chose à sa droite. Puis je découvre le second qui pend lamentablement au bout de sa laisse, sanguinolent et sans mouvement, sa branche maculée de sang également. Et enfin, je retrouve Dee, machette sanglante en main, face au propriétaire des singes. Je fonds sur lui et m’interpose entre les deux hommes. (sentiment étrange que de faire face à quelqu’un, aussi proche soit-il, qui n’a en tête que mort et vengeance avec une arme à la main) Dee me pousse hors de sa trajectoire et de son but sans même me regarder. Je tente alors de prendre la — désormais encore plus imposante — machette ; il en tient férocement le manche. Je ne brusque aucun mouvement, mais appose ma main sur la sienne et m'assure qu'il n'a plus sa liberté de mouvement.
La temporalité de cet instant est difficile pour moi à déterminer ; cela doit être le cas lorsqu'on est confronté à une situation inhabituelle, voire totalement nouvelle : Dee qui gueule des choses en malais le bras droit toujours maintenu le long de son corps par le mien; l'autre terrorisé qui n'emet que des cris aux intonnations incomprehensibles; le singe déchiqueté qui pend la tete en bas à presque a toucher la flaque de sang qui s’élargit; les clients completement prostrés; les filles de Dee arrivées sur place qui supplient en cœur et en larmes leur pere d'arrêter; la femme et la fille de celui qui subit le couroux de Dee qui hurlent à la manière des femmes arabes lors du deces d'un de leur enfant "KIKÔ KIKÔÔÔ".
Finalement, Dee désenrage légèrement, sans toutefois accepter que je me saisisse de la machette. Il tourne les talons et retourne au camp, laissant des gens et une scène dévastée derrière lui.
Je reste et m'enquiers de l'état du singe. Une véritable bavette d'aloyau : une main coupée, une de ses jambes ne tient au tronc que par miracle, et le dos est également largement ouvert. Le singe vit encore mais n'a même pas l'énergie de bouger ni même de se plaindre. Déjà, le voilà sur une table et on lui enroule des draps blancs — qui ne le restent que quelques secondes — pour empêcher qu'il ne se vide davantage de son sang.
À l'heure où j'écris, le singe est toujours dans une clinique spécialisée pour singes, qui se font découper à la machette, probablement…
L'homme se tient la hanche et l'épaule ; j'apprendrai plus tard qu'il s'est aussi fait frapper juste avant mon arrivée, avec le côté non tranchant de la lame. Et Dee, bien sûr, lui a dit droit dans les yeux et dans le cœur que la prochaine fois, s'il y en a une, il lui réserve le sort du pauvre Kiko, en utilisant cette fois le même côté que pour lui.
Plus tard dans la journée, Azlan est allé voir le pauvre bougre pour lui dire de ne pas contacter la police. Il ne lui a pas demandé gentiment. Là encore, des menaces, bien réelles, d'un mafieux qui défend ses intérêts.
Deux jours plus tard, la nuit approchant, six hommes, dont deux arborant à la main un couteau, sont venus nous rendre visite. Cette fois c'est le sang-froid de Siti qui a calmé l'affaire…
C'est fou ce qu'une petite morsure peut avoir pour conséquences…
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