L'attaque des poules
La rubrique des faits divers se délecterait de ce “tragique accident de poules” survenu en Nouvelle-Zélande qui plonge la famille d’une voyageuse en sac à dos dans le deuil.
Cette glorieuse histoire dont je ne suis pas fière se déroule sur la terre des Maoris. J’arpente les routes néo-zélandaises à bord de mon van et décide de faire une pause dans un petit café de bord de route.
Je commande un petit déjeuner accompagné d’un café que je sirote aux côtés d’une poule. Une autre est perchée sur le dossier de ma chaise et une autre encore se repose sous ma table. Un peu plus loin, un poney défèque sur la terrasse et j’entends une vache meugler tout près. Il est fort à parier qu’il s’agit d’un café concept sur le thème de la ferme.
Je laisse la dernière gorgée froide de café qui offencerait mon palais et j’entreprends une promenade dans la ferme.
Mes pas me mènent jusqu’à un impressionnant rassemblement de poules. Il y en a des dizaines de toutes les couleurs. Certaines sont coiffées d’un toupet hirsute, d’autres semblent porter des chaussons de fourrure, certaines sont moches et déplumées et toutes ont leurs yeux braqués sur la miche de pain de mon petit déjeuner. J’accède volontiers à leur requête implicite et jette quelques miettes au sol.
Erreur.
Les poulets sont instantanément pris d’une agitation chaotique. Ils accourent, se piétinent et m’encerclent. Tandis que certains becs picorent frénétiquement, d’autres me menacent. Une grosse poule tente un saut pour voler ma miche pendant qu’une autre s’en prend à mes lacets.
La situation, déjà hors de contrôle, s’escalade rapidement lorsque d’autres volailles se joignent à la guerre. Elles arrivent de tous les coins, gésier à terre, c’est une véritable marée de croupions qui me déferle dessus. Dépassée par la situation, je jette compulsivement des bouts de pain le plus loin possible de moi pour les tenir à distance, mais le stratagème ne fonctionne pas ; les poulets m’ont encerclée et me tiennent agressivement les flancs. J’ai une myriade de billes rondes injectées de désirs braquées sur mon petit déjeuner.
D’où je suis, je peux voir mon van garé sur le parking. Je suis prise d’envie d’effectuer un repli stratégique en abandonnant sur place mon estime personnelle.
Mise en défaite par des poules.
L’heure est grave pour mon honneur mais les solutions louables n’abondent pas. Elles ont défait mes lacets. J’imagine chuter pendant ma fuite indigne et suffoquer sous des centaines de gésiers. Ou bien picorée à mort par des becs en folie.
L’épitaphe misérable que cet incident me ferait subir est intolérable. La rubrique des faits divers se délecterait de ce “tragique accident de poules” survenu en Nouvelle-Zélande qui plonge la famille d’une voyageuse en sac à dos dans le deuil.
Contre toute attente, l’affaire empire.