Margaux Margaux

L'homme à la carence de vergogne

Il y a des gens qui remplissent et d'autres qui vident ...

L'homme à la carence de vergogne

Au comptoir du restaurant, je jetai un regard machinal sur notre tablée de cinq personnes, puis décidai de payer pour tout le monde. C’était plus simple et élégant ainsi. Épargnons-nous le sketch de l’addition. 

En comprenant que la note était réglée, notre nouveau copain nous remercia.

Cette histoire de vertu racornie se déroule au Maroc, où je voyageais avec Antonin (mon mari), ma fille et notre ami : Martin. 

Nous étions en plein ramadan mais l’affaire ne nous empêcha pas de dégoter une bouteille de rosé au prix du champagne à la réception de notre camping. De retour près de notre poids lourd, nous proposâmes un verre à notre ami qui ne semblait pas enclin à regagner immédiatement son van aménagé. Il esquissa un sourire raide qui fit surgir une paire de tendons saillants le long de sa gorge.

Il ne buvait plus.

Il n’avait plus rien bu depuis des mois, et il en était fier. J’allais retrousser poliment ma proposition et offrir le coca que Martin s’était mis au frais, mais, coup de théâtre, sa fragile résolution n’avait pas nécessité plus de secousses pour se briser au sol. Il se déclara volontaire pour juste un verre. 

Il ne prit congé qu’une fois la bouteille vide. 

Quelques jours plus tard, celui dont nous ne soupçonnions pas encore l'incivilité souhaita nous revoir. Il réapparut dans notre circonférence, pile le jour de l’anniversaire d’Antonin. Au moment de l'inviter à se joindre à nous, il me confia être végétarien. Je décidai de passer la journée à concocter un repas de fête selon son régime. C’était plus simple et élégant de cette manière. 

Quelle cuvée du désert allait accompagner le dîner ?

Quelle ne fut pas ma déconvenue devant le visage fermé de notre hébergeur. En période de ramadan, l’alcool n’est plus distribué nulle part. Déjà qu’en temps normal, c’est une denrée rare, en ce mois sacré, il s’efface même des cartes des bars d’hôtel pour chrétiens. 

On me confirma qu’aucun établissement à des kilomètres à la ronde ne serait à même de me distribuer le sang du Christ. 

“À moins que… reprit mon interlocuteur à voix basse. 

… 

Une heure plus tard et deux kilomètres d’expérience de mort imminente dans le pick-up d’un berbère, Antonin revint avec un pack de bières et une bouteille de vin. Quelque part dans le désert, officiait un dealer d’eau bénite. Le pêcheur fut dur en affaires, et sa rincette nous fut cédée pour 1500 dirhams, l'équivalent de 150 euros, soit dix balles par bière et 30 balles la bouteille.
Cela faisait cher la tâche de rouge. 

L'homme aux mœurs encore inconnues n’était pas venu les mains vides, il avait apporté une bouteille de vin qu’on lui avait donnée au début de son voyage. 

“Comme je ne bois plus, je ne l’ai jamais ouverte !”

L’apéro se termina avec un compte honorable de trois bières par personne, ce qui faisait beaucoup pour quelqu’un qui ne buvait plus. Qui sommes-nous pour juger ? L’occasion fait sans doute le laron. J'étais amusée. 

En servant le plat principal, je choisis de déboucher la cuvée du Sahara pour coller au thème. Personne ne se laissa aller au plaisir coupable de se resservir jusqu’aux voyelles confuses. Ainsi, elle fut la seule bouteille à rejoindre le fond de la poubelle.

Les cadeaux ouverts et le gâteau terminé. Notre invité déclara son intention de prendre congés. Depuis son assise, il n’eut qu’à déplier son long bras pour se saisir de sa bouteille laissée sur le bar.

“Puisqu’on ne l’a pas ouverte, je repars avec, expliqua-t-il avec un sourire insipide qui m’exhiba brièvement une rangée de dents fines et pointues alignées sans panache.

Comme mes yeux restaient plantés dans les siens mais que ma bouche demeurait sans réponse, il étoffa : "Ma copine arrive bientôt, j’ai peur de mettre du temps à en retrouver et de dépenser une fortune !"

Je m’embourbai aussitôt dans une sorte de torpeur.  

Martin rebondit sur les derniers ressorts de la conversation mourrante. 

Antonin fit un dernier trait d’humour.

Je fixais silencieusement les longs doigts crochus de l'homme dépourvu de vergogne, malaxer le verre fumé du faux cadeau qu’il récupérait. 

Je fus sorti de mon hébétude par ses éloges. Il me félicitait pour la qualité du dîner que je lui avais servi. 

“Merci pour les bières et le vin”, osa-t-il encore commenter. 

Je l’observai un instant descendre jusqu’au sol dans le bruit métallique du caillebotis en acier des marches du camion. Une fois sur le sable, il me fit un signe de la main accompagné d’une crampe labiale qui se voulait un sourire. Puis il quitta le carré de lumière que dessinait mon salon avant de disparaître dans l’obscurité de la nuit saharienne.

— Qu'est-ce que tu fais ? questionna Antonin. 

J'étais restée immobile sur le pas de la porte, perdue dans mes pensées. 

— Je rêve ou il est reparti avec sa bouteille ? Finis-je pas questionner 
— Bah, on l’avait pas ouverte ! répondit Martin. 
— Oui, mais ça, j’en ai rien à cirer ! réponds-je soudain, le cerveau libéré de son choc initial. On a été généreux avec lui, il me semble. 
— Je pense qu’il a remarqué qu’on n’avait pas les mêmes moyens financiers. rétorqua Antonin. On ne peut pas lui demander de nous rendre la pareille. 
— Très juste, sa bouteille de piquette espagnole suffisait. Elle était un geste symbolique et elle ne lui avait rien coûté. Mais il est reparti avec.

Un compte en banque est toujours muet, les petits gestes, en revanche, en disent long. 

Un malaise s’était installé. On me répéta que ce n’était pas grave. Il fallait laisser tomber.

J’étais vexée. 

Je rangeai mes assiettes, je brossai les dents de ma fille et je pensai à ces gens qui se servent dans les boîtes à livres sans jamais en remettre un seul. Aux employés qui s’encafeinent quotidiennement mais ne remettent jamais d’eau dans la machine à café. À ce pote qui emprunte ta bagnole et te la rend sur la réserve. Et à ces gens qui mangent et picolent chez toi puis repartent avec leur bouteille. 

Ce sont les mêmes qui sont absents pour ton déménagement, qui n’ont pas le temps de t’apporter un cric quand tu es en panne, et qui ont besoin de prendre du temps pour eux quand tu traverses un coup dur. 

Il y a des gens qui remplissent et d’autres qui vident. 

Je couche ma fille en lui racontant l’histoire de la forêt en feu :

Le colibri remplissait son bec de quelques gouttes d'eau qu'il jetait sur les flammes. Les autres animaux qui s’enfuyaient le moquaient sur leur passage. 
— Mais qu’est-ce que tu fais, petit colibri ?
— Ma part. leur répondait-il en continuant. 

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