Antonin Antonin

Le ramadan, le rebeu soin et une transaction

Ce n’est pas la première fois que je regrette d’être monté en voiture avec un Berbère.

Le ramadan, le rebeu soin et une transaction

C’était mon anniversaire. L’occasion idéale de s’arroser la truffe, tout excusé par le prétexte de la célébration. Dégoter de l’alcool au Maroc n’est pas une affaire évidente. En période de ramadan, cela devient la croix et la bannière pour les chrétiens. Grâce à Dieu, nombreux sont les musulmans coopératifs en dépit des interdits de leur religion.
Ainsi, après m’avoir signifié l’interdiction de vendre de l’alcool en cette période pieuse, le type de l’accueil fait venir un autre type, qui lui-même fait venir un autre type qui appelle le patron. Ce téléphone arabe a plongé ce dernier dans la confusion ; je réitère ma requête impie.
Je suis aussitôt embarqué dans son Toyota Hilux au pare-brise maculé de sable collé par la dernière rosée.
Il fait nuit. Tout ce que je vois depuis l’intérieur de l’habitacle, c’est la crasse du pare-brise éclairée par les différents types de phares ou lampadaires de la ville. Le conducteur me parle ; je ne sais pas comment c’est possible qu’on n’ait encore renversé personne. 

Il me fallait retirer de l’argent en prévision de la transaction douteuse que j’allais réaliser en cash. Mon chauffard me prévient qu’il risque de ne plus y avoir de liquide dans la machine. C’est le bled. Sous-entend-il d’un haussement d’épaule. 

Suspense.

La machine crache du biff. J’en prends une grosse liasse en prévision de la douille que je m'apprête à prendre. 

Ensuite, je suis obligé de retourner dans l’engin de mort. Ce n’est pas la première fois que je regrette d’être monté en voiture avec un Berbère. Il ne semble pas exister de vitesse de croisière. Leur conduite se résume à une accélération permanente, tant qu’il n’y a pas de perte d’adhérence, soldée par un freinage d’urgence avant chaque courbe ou obstacle pourtant prévisible. Leurs seules limites semblent être celles de la mécanique mal entretenue qu’ils poussent dans ses retranchements.

J’ai une crampe au grand glutéal droit.

On ralentit. Au travers du Sahara du pare-brise, j’identifie le parking d’un hôtel. Rien n’est allumé. Je suis conduit dans le noir jusqu’à l’intérieur.
Au bout de quelques pas, émergeant de l’obscurité comme une apparition divine et uniquement rendu visible par les néons blancs de deux frigos vitrés remplis d’alcool, se trouve un "rebeu soin" en costume avec une petite paire de lunettes rondes.
Loin de l’ambiance de cul de sac que je redoutais, mon interlocuteur sappé comme jamais, interagit aussitôt avec moi comme un promoteur immobilier qui a dégoté un joli petit bien pour répondre aux besoins de ma famille qu’il a bien compris. Je repars avec une petite palette de bière et une bouteille de rouge à un prix indécent, payable en une seule liasse.

De retour sur le parking, mon chauffeur a repéré un tuyau d’arrosage. C’est l’aveu à demi-mot que lui non plus ne voyait rien depuis le début, ce qui ne le convainquit pas pour autant d’adapter sa vitesse… Je suis soulagé, car l’idée de refaire le trajet en sens inverse dans les mêmes conditions me tordait la bouillasse. 

Mais le tuyau dépose quelques postillons sur le pare-brise ensablé de la Hilux. La source est tarie.

C'est un échec.

Nous reprenons nos places à bord, le pilote enclenche les essuie-glaces. C’est infiniment pire. Cette fois-ci, ça ne fait aucun doute : tout ce qu’on a réussi à éviter à l’aller sera écrasé au retour.

C’est certainement ce que mon acolyte s’est dit, car au moment de quitter l’hôtel, au lieu de tourner à droite sur la route, il fonce tout droit dans le décor. Nos pneus mordent la piste entre les dunes de Merzouga à une vitesse tout aussi cahotique qu’à l’aller, mais cette fois je suis détendu. Nous sommes seules. On n’y voit rien mais je n’ai pas l’impression qu’il y ait grand-chose à voir. Le pilote a l’air de connaître les grains de sable par cœur. 

On termine notre rallye de retour en émergeant directement sur le parking de l’arrière de notre hôtel. Il ne faudra pas ouvrir les bières tout de suite … 

Joyeux anniversaire à moi !

La bouteille de vin de la cuvée du Sahara a été bue dans l'histoire précédente : L'homme à la carence de vergogne

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