La nouvelle Michelle Mouton
Je pompe sur le frein. Le 4x4 ne réagit pas, j’ai perdu le contrôle. Le temps s’arrête.
Lorsque la fin de journée s’apparente à une délivrance, soyons honnêtes, il faut remettre en question ses choix de vie. Dans mon cas, c’est un incident de parcours, mais je n’ai pas le choix.
Pas le choix …
Là encore, soyons honnêtes. Se déclarer dépourvu de choix est une assertion paradoxale. Comme le dirait Sartre :
“Ne pas choisir, c’est encore choisir.”
Ou bien encore :
“L’homme est condamné à être libre”
Disons que j’ai fait le choix de rester en Australie et que, pour gagner cette foutue deuxième année de visa reconductible, je dois me retrousser les manches dans cette ferme isolée.
C’est donc la fin de la journée. L’arrière-pays du Queensland est menacé par un orage et le coton gris du ciel exalte jusqu’à l'incandescence le rouge orangé des reliefs du bush.
Lorsque le fermier me fait signe de ramener le pick-up à la maison, j’ai une petite déflagration de joie dans la poitrine. J’étais certaine qu’il m’incomberait de rentrer à la ferme avec le tracteur que j’avais mis près d’une heure à conduire jusqu'ici ce matin. Je tourne le dos aux 12 tonnes de John Deere et saute dans le vieux Hilux.
Je fonce à toute allure sur les pistes pourpres. L’idée est de devancer le vieil ours mal léché autant que faire se peut. En écransant la pédale, je peux être rentrée en vingt minutes, ce qui m’offrira trois bon quart d’heure de tranquillité pendant que l’autre fumier se trainera sur son tracteur.
L’orage éclate. La piste se détrempe très rapidement car il pleut très rarement ici. La terre est désamparée et ne sait que faire de tout ce liquide qu’elle draine comme le fond d’une rivière.
Je sens déjà le goût de la bière fraîche sur mes papilles brûlantes, et le coussin du canapé sous mon séant épuisé. Un moment de répit aussi inexistant qu’innespéré dans mes foutues journées. Comme tous les soirs, il me faudra ensuite me mettre au garde-à-vous pour l’arrivée du patron avant de me poster devant mes casseroles. Ici, les journées n’ont pas de fin.
Je ne décélère pas sur la dernière longue ligne droite avant la ferme. La terre s’est transformée en une espèce de glaise orange foncée qui gicle sur mes fenêtres. Le véhicule chasse légèrement de gauche à droite et je rééquilibre avec de petits mouvements de volant.
Le ciel redouble de coups d’éclaire.
Les grandes barrières d’un enclos de vaches se présentent à midi. Je vais bientôt devoir opérer un virage à 90 degrés sur la gauche. Je sais que je ne pourrais pas freiner. J’ai préventivement lâché l’accélérateur.
Trop tard.
J’ai sous-estimé l’élan de la Hilux.
Je pompe sur le frein.
Le 4x4 ne réagit pas, j’ai perdu le contrôle.
Le temps s’arrête.