Margaux Margaux

L'aller-retour du jus d'orange

Ma voisine, hilare, qui n’était autre que ma sœur, me questionna : “Et tu vas faire quoi maintenant, avec ça ?”

L'aller-retour du jus d'orange

Au cours de mes sept années d’études supérieures, je me suis rendue experte en gestion de la gueule de bois. On ne sait par quelle profanité protocolaire j’ingurgitais du jus d’orange ce jour-là… Sans doute fut-ce une sorte de panique devant la mine interrogatrice de l'hôtesse de l’air. J’étais pressée d’une réponse, comme le lapin devant les phares du camion ; je fis le mauvais choix. Je fus donc servie d’un décapant de muqueuses dans son verre en plastique qui descendit aussitôt irriguer les parois à vif de mon estomac mis en ébullition par l’alcool.  

La réaction ne se fit pas attendre ; je fus prise d’aigreur dans la troposphère. Un regard par le hublot : les nuages défilaient comme de la barbe à papa dans un verre de lait. Ce fut l’entrée en scène convenue de la nausée. J’avais terminé mon verre ; l’auto-sabotage était complet. 

Sur ces entre-faits, nous entamâmes une zone de turbulence. La sueur se mit à perler sur mon visage blême. Je me munis du plan d’évacuation de l’appareil pour ventiler ma gueule de bois, puis je tentai de fixer mon regard sur un point immobile, mais les tortillades de l’aéronef rendirent l’exercice impossible.
Ma respiration se fit douloureuse ; des visages commencèrent à se tourner vers moi. Tout à coup, l’appareil glissa hors de sa masse d’air stable pour chuter dans un courant descendant. Mon estomac vint s’écraser contre mon palais. Je sus, à ce moment-là, que j’avais perdu la bataille, mais, pétrie de pugnacité, je refusai de simplement capituler. C’est cette fois avec le sac à gerbe que j’entrepris d’aérer ma truffe brûlante. 

L’émetophobe du rang adjacent entra en panique et couvrit ses yeux de ses deux mains avant de réfugier son visage contre le hublot.

Je déposai les armes

Ma voisine, hilare, qui n’était autre que ma sœur, me questionna : “Et tu vas faire quoi maintenant, avec ça ?”

Comme les regards curieux et horrifiés continuaient à épier, je lançais bien fort la phrase suivante qui devint cruellement célèbre pendant des années au sein de ma famille : 

“Ça va ! C’est que du jus d’orange ; on pourrait presque le reboire !” 

Cependant, mon aînée avait raison. Qu’allais-je faire de ce sachet rond et tiède posé entre mes cuisses ? Mon regard parcourait machinalement mon éventail de fortune sur lequel des personnages sans expression se couvraient le visage de masques à oxygène. On y voyait la description des issues de secours et des gilets de sauvetage, et puis quelle position adopter en cas d’atterrissage d’urgence. En revanche, nulle part il n’était fait mention de la manière de disposer de ses régurgitations.
Nous passâmes alors en revue, ma frangine et moi-même, les possibilités qui s’offraient à moi pour disposer de mon méfait.

- La poche d’aumonière du siège de devant, avec les emballages de gâteaux, les verres en plastique vides et le plan d’évacuation de l’appareil. 

- La poubelle de l’aéroport, ce qui implique de remonter l’allée centrale, le tarmac et le sas des arrivées en promenant du vomi. Puis d’embrasser je ne sais plus lequel de nos potes qui venait nous chercher, tout en éloignant de son flanc le sac d’aveux d’un vol qui ne s’est pas bien passé … 

L’atterrissage marqua l’échéance d’une réflexion non aboutie. J’étais face à une décision délicate qu’il me fallait assumer seule.
Je remontai l’allée centrale comme un futur pendu sous le regard réprobateur des badauds aglutinés sur leurs sièges. Leurs yeux, pires que cent juges, nous accusaient, moi et mon sachet.

“Merci de votre patience pendant les turbulences ! À bientôt !”
Répétait l’hôtesse à la file glissante hors de l’avion. 

Arrivée à sa hauteur, mon flegme se rompit.
“Le voyage ne s’est pas super bien passé”, avouai-je à la belle blonde en costume bleu nuit qui me souriait de ses dents blanches et alignées. Et dans un geste proche de la panique, je lui tendis mon sac de vomi. 

On ne sut jamais de quelle torpeur ou de quel professionnalisme elle fut saisie, mais elle tendit aussitôt ses mains pour recueillir mon infâme offrande sans même recouvrir son ratelier. 

J’évacuais l’appareil, la tête basse, pour me fondre parmi la foule des innocents. 

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