Le pire camping dans les pires conditions
Apparemment, aucun voyageur avant nous n'avait eu l’idée de venir se perdre à Port Pirie.
Tout a commencé sur une nationale désertique de l’Australie-Méridionale. Gaëtan, dont c’était le tour de conduite, s'était inquiété de voir le volant tenter de tourner tout seul.
“On dirait que la Nissan Patrol essaie de braquer à gauche”, avait-il déclaré.
Pedro et moi-même n’avions pas eu le temps de baver nos pronostics inutiles de profanes en mécanique que déjà, les premiers appels de phares crépitaient sur la ligne d’en face. Gaëtan immobilisa immédiatement l'énorme 4x4 sur le bas-côté sans aucun problème car on aurait dit que c’était là son souhait impérieux que d’aller s’y vautrer.
En un bond, nous fûmes tous les trois dehors.
“Ça sent le cramé”, fut le premier constat objectif qui mit tout le monde d’accord.
Cela faisait bien deux jours que nous avions dû nous rendre à l'évidence : il y avait une résistance dans la direction. Mais les traversées de désert génèrent des carences chroniques en option. Et lorsque l’on ne s’y connaît pas en mécanique, on roule sous un véhicule pour inspecter son puzzle de rouages avec le même embarras qu’un chirurgien chargé d'autopsier un extraterrestre. Comment attester que tout est au bon endroit et en bon état ?
Notre panne avait fini par niveler ses niveaux de subtilité vers le bas, et s'était finalement rendue suffisamment visuelle pour être saisie par le premier badaud étranger au cambouis. Au moins, pouvait-on être sûr que l’étape du diagnostic allait être rapide, ainsi que l’établissement d’un devis bien dodu.
Au bout du fil, la nana de l’agence de dépannage nous annonce que notre énorme Nissan Patrol Y60 GR ne pourra être emmené nulle part par une dépanneuse classique. C’est une dépanneuse de poids lourds qui s’apprête à prendre la route pour nous remorquer jusqu’à la ville la plus proche : Port Pirie.
Nous sommes prévenus, l’addition va être pénible, presque autant que les mouches. C’est pareil à une brochette bovine élevée en plein air que nous attendîmes l’abattoir pour nos comptes en banque. Lorsque l’on pense qu’il n’y a raisonnablement plus d’orifice à boucher d’une mouche, elles trouvent quand même le moyen de s’y aglutiner en plus grand nombre.
Nous passons le portail coulissant en tôle ondulée du garagiste de Port Pirie. S’il est courant, pour un local, d’exécrer les backpackers, ce n’était pas le cas de ce type-là. Après avoir examiné le Nissan et nous avoir fait remarquer qu’il y avait carrément eu des flammes… Dereck se tritura le bout de la barbe de ses gros doigts noircis avant de questionner.
“OK, guys, how much have you got left on your bank accounts?
“Ok les gars, il vous reste combien sur vos comptes en banque ?”
Il prit sur lui de nous offrir la main-d’œuvre ainsi qu’une paire de pièces d'occasion qu’il avait sous la main.
Le seul problème, et littéralement un de taille, c’est que nous étions en ville et non dans le brutal arrière-pays australien. Les véhicules de la taille du nôtre ne circulent pas dans les environs. Il allait donc lui falloir trouver et commander un joint de transmission de la bonne taille.
Cela allait prendre plusieurs jours.
Port Piri est dépourvu d’auberges ou de camping. Nos bourses asséchées ne nous permirent aucune réservation dans les hôtels disponibles.
Au pied du mur, le garagiste nous proposa de camper dans le parc de son garage, à côté de la Patrol ainsi que d’autres véhicules hors d’usage.
C’était idyllique, pour être sarcastique. Outre notre campement bucolique parmi les carcasses et objets rouillés en tous genres, nous avions accès à un charmant cabinet de toilette au style routier très épuré. Le luxe de notre situation ne s’arrêtait pas là. Dans ce cabanon extérieur se trouvait également une cabine de douche à l’hygiène douteuse avec uniquement de l’eau froide et une savonnette au sable pour éliminer les résidus de cambouis. La météo jouait aussi en notre faveur. La semaine passée, nous étouffions encore dans le désert par des températures qui ne voulaient plus redescendre sous la barre critique des 40, mais nous avions été trop prompts à regagner le sud du pays où la queue de l’hiver nous accueillait avec 15 intolérables degrés pour la maximale.
L’intégralité du contenu de nos sacs à dos fut mise à contribution. Les couches furent superposées et le style raffiné et élégant. J’ai connu des clodos avec plus de classe que nous.
Apparemment, aucun voyageur avant nous n'avait eu l’idée de venir se perdre à Port Pirie. Les gens étaient interloqués par nos accents. Leur anglais n’est jamais écorché par la bouche des étrangers. Certains avaient du mal à nous comprendre, d’autres s’extasiaient de voir des Européens en vrai.
Nous passions toutes nos journées dehors, dans le froid qui nous paraissait presque mordant tant il contrastait avec la chaleur que nous venions de connaître. Chaque matin, lorsque Dereck apparaissait dans la cour, nous le questionnions, et chaque jour il nous répondait monotonement que la pièce n'était toujours pas arrivée.
Le bonhomme avait déjà préparé la Nissan qui reposait les moyeux à l’air sur une paire de chandelles. Il était sûrement aussi pressé que nous de nous voir dégager.
Je me souviens de la sensation de confort que nous eûmes un soir, après avoir pris la décision d’aller manger une pizza pour trois dans un restaurant. Nous l’avions dégustée au ralenti pour jouir de chaque minute de chaleur et de Wi-Fi gratuit. Nous étions sortis les derniers, pratiquement balayés hors des lieux par les gars de l'équipe désireux de fermer.
Malgré tous ces inconvénients, l’amour de l’aventure prend le dessus. Et surtout, une bonne compagnie change notre perspective sur toute chose. Contre toute attente, ce serait un plaisir de revivre ce moment.
Je vous prie de croire que les aventuriers sont un peu masochistes.
Un beau matin printanier d’un novembre australien, Dereck reçut la pièce. Il ne fallut guère de temps pour faire le montage et après mille remerciements, nous reprîmes la route. Nous savions déjà où nous rendre ensuite, les évènements avaient plus ou moins décidé pour nous et nous nous apprêtions à grossir les rangs des cueilleurs de citrons pour nous y écorcher les bras en étant sous-payés. Mais ça, c’est une autre histoire.
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