Margaux Margaux

L'apogée de l'exaltation

On ne peut pas jouir intensément de tout, tout le temps.

L'apogée de l'exaltation

Shepparton, Australie. 

Il est 6 h 00 du matin, mes mains sont tendues droit devant moi et complètent la ligne d’environ sept mètres formée par mes collègues de travail. La manager remonte notre rangée humaine et contrôle la longueur de nos ongles. S’ils sont trop longs, elle nous tend le coupe-ongle. Si l’une ou l’un d’entre nous s’avisait de refuser, il serait renvoyé sur-le-champ, définitivement et sans état d’âme. Les pommes sont fragiles, toutes les précautions sont bonnes à prendre depuis leur cueillette jusqu’à leur emballage, pour éviter qu’elles ne soient abimées. Une pomme abîmée est une pomme boudée par les acheteurs et l’acheteur est le roi. Sans le savoir, il a le pouvoir absolu. Mais il ne sait pas. Alors mes mains sont tendues droit devant moi. Je me suis rongé les ongles. Je n’ai jamais su gérer le stress élégamment.

L’inspection marque la fin des échanges avec nos camarades de torture. Ou bien, si l’on considère la chose depuis une autre perspective, elle marque le début du mutisme. Ici, on n'a pas le droit de parler pendant le travail. Ensuite, lorsque toutes les pattes sont déclarées blanches, ça recommence.

Le bruit. Intolérable.

D’abord, celui des machines qui commencent leur journée. À peine éveillées, elles rugissent déjà dans le hangar. Les tapis s’animent, les rouages se dérident et on voit rouler les premières pommes jusqu’à nos postes respectifs. Les vertes d'abord. C’est un défilé incessant. Elles se présentent les unes après les autres sans discontinuer. Leur danse et leur couleur s’impriment sur la cornée et mes mouvements peu nombreux sont automatiques. Elles sont scrupuleusement identiques car la machine les pèse et les trie avant de les envoyer à chaque poste. Elles sont toutes belles puisque plus haut dans la chaîne, d’autres âmes silencieuses ont pour mission de les trier.
Je m’occupe du petit calibre de pommes ce matin. Il faut en ranger beaucoup plus par boîte, bien serrées les unes contre les autres pour éviter qu’elles ne se cognent et ne s’abîment pendant le transport. 

Première boîte, deuxième boîte, troisième boîte…

C’est là que commence le deuxième bruit infernal qui couvre même celui des machines. Il vient de l’intérieur de moi-même. Ce sont les plaintes lancinantes d’un cerveau qu’on ne nourrit pas et qui fonctionne dans le vide.

Plus l’horloge avance, plus la matière grise s’emballe comme un moteur trop huilé.  Je suis entraînée à tenir ce chien en laisse, mais c’est un animal difficilement domptable. 

J’ai un refuge dans le maquis corse, camouflé entre les branches épaisses de la végétation parfumée de l'Île de Beauté. J’ai choisi de l’imaginer tout en bois comme une grande cabane. La grande terrasse est entourée de magnifiques jardinières dans lesquelles poussent des herbes aromatiques aux parfums délicieux. Il y a un grand foyer de pierres en son centre et j’ai disposé des canapés moelleux tout autour. J’invente des recettes exquises avec les légumes de mon potager et j’utilise toujours la cuisine d’été. Je suis souvent dehors lorsque je viens ici. Mais parfois, étourdie que je suis, je laisse le portail ouvert et le mauvais chien s’enfuit. Il est incorrigible. Je lui cours après dans le maquis, les branches m’écorchent.

À nouveau les pommes, les cartons, le bruit des machines, la voix de la manager qui nous aboie d’aller plus vite. Et mon chien court comme un furieux au milieu du hangar. De vieilles douleurs pourtant enterrées sont remontées à la surface : Cette vieille dispute avec Intel, la dernière phrase assassine que m’a adressée mon ex avant de disparaitre, mon enfoiré de compagnon de voyage qui avait fini les céréales dans la journée sans aller en racheter.
Le temps et la raison n'opèrent plus, tout est vif, tout est intense… c’est à devenir complètement fou. 

Je saute à pieds joints sur la laisse de mon chien que j’ai rattrapé. Je tire dessus d’un coup sec et ramène la bête folle sur son île. Je la rentre à l’intérieur de la cabane imaginaire et l’enferme au grenier. En redescendant les marches pour me rendre au jardin, je passe devant mon bureau. La pièce est énorme mais presque vide. Ce sont trois murs recouverts de livres bien rangés et une gigantesque baie vitrée qui donne sur le foyer en contrebas. Au-dessus de la cime des arbousiers on aperçoit la ligne bleue de la mer. Mon bureau lui fait face, je m’y assois pour écrire. J’ai couché ici des milliers de lignes, j’ai raconté des centaines d’histoires. Mais toutes demeurent ici enfermées, prisonnières de cet espace imaginaire. Je ne peux quasiment rien ramener d’ici. Ma mémoire m'en empêche. Je prends mon stylo et commence à rédiger l’histoire d'une…
Je suis interrompue. Mon chien gratte à la porte du grenier avec ses sales griffes.
... c’est l’histoire d’une jeune Russe aux cheveux blonds bouclés qui, dans les rues effervescentes de Saint-Pétersbourg, et par un hiver glacé, marchait pieds nus. Mais personne ne semblait s’en apercevoir, c’était comme si elle n’existait pas. Les badauds étaient bien trop pressés de rentrer chez eux, les bras chargés de cadeaux, pour fêter ensemble et bien au chaud cette nouvelle année...
Non, attends, cette histoire existe déjà. Mon chien ne me laisse pas me concentrer. Il cogne à la porte qui vole en éclats et le voilà qui se précipite au-dehors. 

À nouveau, je suis dans le hangar, remplie de honte à cause d’un truc que j’ai dit à une soirée trois ans auparavant.  

Il me faut reprendre le contrôle de mes pensées immédiatement. La providence s'en mêle, le flot de pommes est stoppé.
Pendant quelques instants mes mains sont libres. J’en profite pour me frotter le visage et m’étirer. J’ai mal aux reins.
Puis les pommes ressurgissent, rouges cette fois. C’est une variation minime mais reçue comme salvatrice par le cerveau qui a l’impression d’un renouveau. Durant quelques instants précieux, mon chien s’assoit sagement à mes pieds.

Une boîte, deux boîtes, trois boîtes. Mon sale cabot recommence à tirer sur sa laisse. 

Après un temps distordu, informe et irréel, baigné de tristesse, de colère, d'ennui et de folie, les machines s’éteignent, laissant un bourdonnement aussi contradictoirement satisfaisant qu’un hoquet qui s’arrête.
C’est mon nouveau moment préféré de la journée. Même s’il faut encore passer le balai dans tout le hangar et ramper sous les bécanes pour aller ramasser ces putains de pommes qui roulent partout. Ce moment qu’au début je ressentais aussi lourd que les cinq dernières pompes d’une série de 100, avait fini par me paraître appréciable. Simplement car j’évolue alors dans cet instant qui marque la fin de ces journées horribles tout en étant situé le plus loin possible du moment où elles vont recommencer. Ma fenêtre de joie a évolué au fil du temps. Avant, je retrouvais la gaieté lorsque je descendais du bus qui me ramenait à l’auberge près de mes amis. Désormais, lorsque j’ouvre une bière avec mes camarades, je ressens, à la place de cette joie béate qui existait au début, l’amertume de me tenir plus proche du moment où tout va recommencer.

Puis, la douleur de la répétition devient insupportable, du soir au matin, sans plus de lumière. Il faut abandonner avant de devenir fou. 

C’est là qu’on a le privilège de la rencontrer : l'apogée de l'exaltation.
Je repars sur les routes d’Australie flanquée de mes amis, avec des billets en poche et des projets plein la tête pour nourrir mon chien fou. La liberté m’est rendue et le devoir rempli, je suis à même de reprendre mon voyage là où ma bourse vide avait dû le laisser.
Je suis reconnaissante.
La liberté d'un road trip n’aurait jamais eu sur ma langue cette saveur si intense s’il n’avait pas été précédé de l'amertume de la captivité dans un lieu essoré de tout plaisir.
L'apogée de l'exaltation prend ses racines dans les contrastes violents.
On ne peut pas jouir intensément de tout, tout le temps. Il faut avoir eu très soif pour connaitre le plaisir vif de boire. Il faut avoir quitté ses proches pour vivre l'ivresse des retrouvailles. Il faut avoir connu le malheur pour reconnaitre le bonheur.

J'ai coutume de dire que les mauvais moments ne sont à passer que pour ressentir que les bons le sont. Sinon, chaque journée serait comme la cuillère fade d’une soupe insipide.

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