Margaux Margaux

Drapeaux rouges

L’idée qu’on me retrouve éventrée derrière un club privé, avec les 45 balles que je lui devais serrées entre mes doigts rigides, me hantait.  

Drapeaux rouges

L’histoire fut formidablement véloce, tout s’est rapidement très mal passé. 

J’ai rencontré Tony lors d’une soirée d’intégration arrosée organisée par la boîte d’escrocs chez qui je venais de signer. 

Croyez-le ou non, en trois semaines à Sydney, il était le premier Australien avec lequel je parlais. Il vous sera plus aisé de croire que je ne me rappelle pas dans quel quartier s’est déroulée cette rencontre. 

Contre toute attente, les voyelles éthanolées que je lui bavai dans les tympans ce soir-là surent le séduire car au matin mon téléphone vibra. 

C’était lui, mon premier Australien. 

Je ne me souvenais pas de lui avoir donné mon numéro. 

Je pris un instant pour évacuer la mortification qui me glaçait l’échine. 

“On ne rappelle pas une pintade avinée qui s’est ridiculisée, c’est donc que j’avais tout de même su garder suffisamment de plumes de dignité.”

Je repris mon téléphone et examinai la proposition qui m’était faite. J’étais invitée à dîner le lendemain soir au club privé Machin-truc. Notez qu’il ne s’agit pas du véritable nom de l’établissement, la mémoire m’aura fait défaut, chose décidément récurrente dans cette histoire. 

Un club privé ? Était-ce donc dans ces établissements hors de portée de bourse des backpackers que se planquaient les Australiens ? Je n’eus pas le temps de m’appesantir sur ma supposition, il me fallut me recueillir une seconde fois avant d’assumer la honte de lui expliquer que je n’avais pas les moyens de dîner dans un établissement de ce genre.

Qu’à cela ne tienne, Tony me révéla son intention de m’inviter. 

Je refusai. 

Il insista.

J’acceptai. 

L’affaire était simple : il était beau, apparemment galant et il était australien. Ce profil m’intriguait, à nouveau, je n’en avais encore jamais rencontré. Je n’allais pas être déçue… (veuillez relever le ton sarcastique de cette dernière déclaration)

Devant le club privé, je retrouvai Tony à qui, heureusement, je n’avais pas donné mon adresse. L’endroit était vide et un peu vulgaire, un match de je ne sais plus quoi jouait trop fort à la télé.

Tony est sévère, je ne suis pas à l’aise. Il exige que je sélectionne notre table et me presse dans mon choix avant de tirer ma chaise et baiser le dessus de d'une de mes mains.

Il a un gout doux et amer.

Commence alors un tête-à-tête pendant lequel je dresse une liste terrifiante de drapeaux rouges.

Drapeau 1 : Il ne me laisse pas choisir mon plat, ce qu’il justifie par une meilleure expérience de l’établissement, juste avant de plaisanter sur le fait que, de toute façon, c’est lui qui paie. 

Drapeau 2 : Il me parle de son ex dans les premières minutes de notre échange et s’adonne à une diatribe interminable à son sujet. 

Drapeau 3 : Lorsque je commande une bière, il s’empresse de commenter que ce n’est pas une boisson féminine et que ce serait moins vulgaire que je boive du vin, surtout pour une Française. 

Drapeau 4 : Il se moque de mon choix de vocabulaire dans la langue de Shakespeare en prenant à témoin une serveuse gênée. 

Plus la soirée avançait, plus ses traits devenaient grossiers eux aussi.

Il n’était plus beau ni galant. Il était juste australien, et je l'espérais non représentatif.  

Cela faisait une heure qu’il ne parlait que de lui, de son gamin et de son ex. Je faisais vaguement vibrer le fond de mes cordes vocales sur une fréquence approbatrice depuis 60 minutes.

Lorsque je compris qu’il nous cherchait un plan pour la fin de la soirée, je paniquai. Il faisait partie de ces gens qui vibrent sur une fréquence si discordante que l’on ressent qu’à tout moment une de leurs cordes peut péter.  

Depuis sous la table, un texto fut envoyé à ma coloc pour qu’elle m’appelle immédiatement. 

Code rouge. 

Mon appareil sonna, je décrochai pour lui imposer un monologue. Elle avait oublié ses clés. J’arrivais tout de suite. J’étais navrée. Je bossais très tôt le lendemain. 

Il camouflat son agacement dans un effort visible et effrayant.

Je pris la fuite avant le dessert. 

Tôt le lendemain, avant le premier café, mon téléphone me livra un message de Tony, épris. Il voulait me revoir, avec des émoticônes de cœur. Je le remerciai pour le resto avant de lui annoncer ma décision de ne plus jamais le revoir. Évidemment, la chose fut tournée de la manière la plus élégante qui soit. Ce ne fut pas le cas de sa réponse. Il me fit remarquer, tout en majuscules, QU’IL AVAIT PAYÉ POUR LE DÎNER ! Et qu’en l’absence de tout dédommagement à caractère sexuel ou sentimental, je lui devais 45 dollars.

Cette fois, j'étais définitivement conquise. Jamais auparavant un homme n'avait su se montrer si élégant. (pour rester sur le registre sarcastique) 

Nous alternâmes toute la semaine entre des insultes, de plates excuses et des déclarations sentimentales… de nouvelles propositions de rencontres me furent soumises.
Il regrettait.
Il m’exécrait.
Il voulait me revoir.

L’idée qu’on me retrouve éventrée derrière un club privé, avec les 45 balles que je lui devais serrées entre mes doigts rigides, me hantait.  

Il ne récupérerait pas son pognon. 

Je le bloquai.

Ma petite vie reprit son train-train d'expatriée pendant plus d’un mois, jusqu'à un certain soir où je commis l’imprudence de me taguer sur les réseaux sociaux durant une bringue dans un bar connu de Bondi.

Quelques instants plus tard, je levais le nez de mon verre pour jeter un regard machinal dehors. Il me sembla recevoir un coup de manche à balai dans le thorax avant qu’une vague électrique n’inonde mes membres et ne redresse mes poils. 
Il était juste là. Devant la baie vitrée, coincé dans la queue des fêtards qui attendaient leur tour de se faire évaluer par le videur. Le fait qu’il fût encore dans ses vêtements de travail ne nous permettait pas de croire à une coïncidence. On ne sort pas dans un petit bar branché en bleu de travail. Je me levais précipitamment pour me cacher dans un coin de la pièce. 

Je fis un résumé de la situation aux amis que ma coloc venait de me présenter et qui me regardaient, écarquillés. 

La queue n’avançait pas vite. 

De but en blanc, il y avait deux solutions. 
La Soularde : “On lui casse la gueule.”

On ne casse pas facilement la gueule d’un “bleue colar” de 85 kg qui passe ses journées en plein cagnard à soulever des outils du poids de l’assaillant moyen.
Je doutai de la solidité du plan. 

Il y avait bien la solution d’alerter le videur pour qu’il l’empêche de rentrer…

Dans les deux cas, je risquais de souffrir deux conditions désagréables : la confrontation et le drama. 

Ah ! S’il pouvait simplement disparaître sans heurt. 

C'est alors qu'une idée me vint. Je sortis mon téléphone, le débloquai et lui rédigeai un message. 

“Hey, sorry I stopped responding to your messages. I just got home from a bar (where I definitely drank beer again) and thought I owed you some explanations. Talk to you tomorrow. Good night !” 

“Eh ! Je viens de rentrer chez moi après être sortie au bar (où j’ai complètement commandé de la bière) et j’ai pensé que je te devais des explications. Je t’appelle demain. Bonne nuit ! »

Send!

Envoyer !

Je retins mon souffle. J’eus la confirmation qu’il avait bien sorti son téléphone et que ses deux inquiétantes billes noires étaient rivées sur l’écran. Puis, dans un geste simultané, il replaça l’appareil dans sa poche tout en tournant les talons. Il disparut comme il était apparu.

Il est inquiétant d’être une femme, surtout une de celles pas bien lourde, seule au bout d’un monde dont elle ne connaît pas grand-chose.

Il est inquiétant d’être une femme, tout court.

Cette stupide dysmorphie de genre vous place continuellement à la merci de l’éducation qu’aura reçue le bonhomme, physiquement équipé pour vous retirer la vie d'une seule main. 
Il est rare de savoir soi-même de quoi l’on est capable, alors savoir l’estimer chez l’autre … C’est dans cette zone d’incertitude que l’on évolue, les doigts resserrés sur nos bombes à poivre. 

De l’ignorance naît la peur, c’est indéniable.

Bien que Tony fût réellement inquiétant, il se révéla fragile et torturé. Bancalisé par sa rupture et la garde partagée, il s’était laissé aller à des débordements caractériels et autoritaires. Il fut abasourdi d’apprendre qu’il me terrifiait. Il devint beaucoup moins probable qu’il eût pu me faire du mal, ce qui ne changea rien à ma décision de ne plus jamais le recroiser. 

Et maintenant, une question : faut-il risquer de perdre sa petite mise en offrant des consommations à une femme qu’on n’a aucune certitude de mettre dans son lit ? Ou bien mieux vaut-il faire, dès le départ, un plus gros placement sécurisé en payant une prostituée ?

…  

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