Trahie par sa vessie
La vie a ceci d’extraordinaire que n’importe quelle mauvaise situation peut devenir pire
J’ai débarqué en Australie avec mille euros en poche. Comme cette île géante se trouve dans le peloton de tête des pays les plus chers du monde, cette somme ne peut être considérée autrement que comme de l’argent de poche. D’ailleurs, cette ressource allait fondre à une vitesse vertigineuse. Et comme le laisse entendre le titre de cette histoire, ce n’était pas le seul problème qui allait me tomber dessus.
Jusqu’à ce que l'hôtesse de l’air me demande d’éteindre mon téléphone, je cherchais du travail sur les sites de petites annonces australiennes.
L’avion décolle, je quitte la France avec quatre entretiens d’embauche à l’autre bout de la planète.
Jour 1 – Je trouve une chambre à louer dans un appartement avec deux autres personnes pour 350 dollars par semaine. C’est la réalité locale. Manger à tous les repas n’est plus garanti.
Jour 2 – Je rate les quatre entretiens d’embauche à cause d’un niveau d’anglais jugé insuffisant.
Plan B : il faut se rabattre urgemment sur n’importe quoi.
Je marche pour épargner sur les transports en commun. Dans mes journées, j’avale essentiellement des kilomètres, CV en main, et l’estomac vide.
À ce stade, je cherche n’importe quel emploi. Serveuse, vendeuse, plongeuse…
Vers 13 heures, je débarque dans un quartier qui me donne beaucoup d’espoir. Je décide de faire une pause et d’avaler un kebab à 8 dollars afin de reprendre un peu de couleur et d'éligibilité. Rassasiée, je débute cet important tour de quartier avec une feuille de salade d’un diamètre disqualifiant entre la canine et l'incisive. Bien entendu, je ne la découvris qu’en fin de journée, ce qui me permit de récolter un maximum de ricanements et de regards en coin de la part de mes potentiels recruteurs.
Jour 6 : Je débute mon premier jour de travail chez “Mission Australia”, une organisation à but supposément non lucratif qui existe pour venir en aide aux personnes défavorisées.
Jour 14 : Je suis virée de l’équipe de Mission Australia car je ne suis pas une assez bonne raqueteuse sous commission et je n’ai pas retourné contre eux la bonne conscience de suffisamment d’innocents pour enrichir les leaders de son système pyramidal.
Mes comptes sont presque à zéro.
Je paie mon dernier loyer et lâche l’appartement pour loger gracieusement sur le canapé d’une copine. Je commence dès le lendemain à distribuer des prospectus dans des boîtes aux lettres, de six heures à midi. J’entame un régime de pâte à rien jusqu’à mon premier salaire à la fin de la semaine.
À la fin de la semaine, je ne reçois pas mon salaire car je m’étais trompée de numéro de compte en remplissant mes papiers. Il me faut patienter jusqu’au prochain jour de paie. J’entame une seconde semaine de régime de pâte à rien sponsorisé par mon découvert autorisé.
Ensuite, j’ai embrassé le fond avec lequel je flirtais depuis un moment.
Je me lève à quatre heures trente pour me rendre à mon boulot avec une gêne dans la vessie que j’identifie immédiatement. Désemparée, je me munis d’une bouteille d’eau et j’entreprends d’enrailler une infection urinaire pendant le marathon de boîtes aux lettres auquel je dois me soumettre quotidiennement.
Je passe la matinée à arroser les buissons des quartiers résidentiels de Sydney. Rien n’y fait.
Le soir venu, la douleur est insupportable. L’infection est remontée aux reins. Je n’ai plus le choix, je dois voir un médecin, coûte que coûte.
Depuis le début douloureux de cette aventure, j’ai eu le temps de me faire quelques amis et l’un d’eux, qui se trouve à mon flanc, me dissuade de chercher de l’aide auprès de n’importe quel professionnel de santé à cette heure-ci. Selon lui, ce n’est même pas une option envisageable. Il me faudrait avoir recours aux levées de fonds pour payer l’odieuse facture dont les services de nuit m’acableraient.
Je suis assise au sol entre mon lit-canapé et la table basse. J’ai la tête sur les genoux, les bras pressés contre mes flancs et je suis animée d’un léger mouvement de balancier généré par la douleur. Il m’est inenvisageable de passer la nuit comme ça mais ici, le choix n’est pas un luxe que je peux m’offrir.
La vie a ceci d’extraordinaire que n’importe quelle mauvaise situation peut devenir pire. C’est donc suivant cette cruelle logique métaphysique que j’accepte de fumer quelques lattes sur un joint de cannabis, cultivé maison, qu’on me présente comme un excellent antidouleur. S'ensuivront plus de deux heures d’un calvaire durant lequel le THC me persuadera qu’il n’existe plus rien d’autre en ce monde que les battements de mon cœur, pareil à des coups de poignard dans mes reins, ainsi que la pesanteur insupportable d’une boule de pétanque dans la vessie.
Le lendemain, à la première heure, quelques badauds matinaux croisèrent un animal étrange dans leurs rues calmes. C’était une chose frêle et cernée, pliée en deux sur des cannes folles, qui disparut dans le premier cabinet de médecin à sa portée.
500 dollars. 500 dollars pour une banale infection urinaire soignée avec des comprimés d’antibiotiques, sans aucune analyse d’urine puisqu’il me fut impossible de la financer.
J’ai presque atteint le plafond de mon découvert autorisé.
La vie a cela de plaisant que lorsque l’on sort de chez soi et que l’on s’échine, les choses sont toujours en mouvement. Ce mouvement écourte les déboires et permet toutes les merveilles, aussi.
Merveilleusement, les antibiotiques firent leur effet, ce qui n’était pas dit. Je fus rappelée dans la semaine par le patron d’un restaurant qui n’avait apparemment rien contre le port de salade entre les dents. Je pus quitter mon canapé de prêt et m’offrir une chambre dans une maison. Je fus rapidement promue manager, et en moins de temps qu’il n’en faut pour en souffrir vraiment, j’avais suffisamment travaillé et épargné pour partir en vadrouille sur les routes hors de prix de l’Australie.
Et l’aventure continuait.
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