Coincée dans la machine à tuer
Je crois que c’est de cela que l'on parle, lorsque l'on sent que tout va s’arrêter, nos propres vies défilent devant nos yeux.
Une larme coule sur ma joue. Je suis forcée d’admettre que je n’ai jamais eu aussi peur de toute ma vie. Pourtant, c’étaient trente années riches en évènements au potentiel traumatogène. Mes heures n’ont jamais été avares en expériences intenses de tout genre. Je crois que c’est de cela que l'on parle, lorsque l'on sent que tout va s’arrêter, nos propres vies défilent sous nos yeux.
C’est un film plaisant que je me rejoue. J’ai peut-être fait une connerie en montant dans ce bus mais je ne regrette rien d’autre. Comme tout le monde, j’ai fait des erreurs, mais je ne souhaite en réparer aucune. Elles m’ont toutes servi. J’ai toujours eu le courage de faire les choix qui m’ont mené à l’exaltation et au bonheur. Il y a du plaisir dans chacun des grains du sablier, il suffit de s’entrainer à le reconnaitre.
La chaleur d’un café qui fume entre les doigts, le silence de la neige, l’odeur du pétrichore après une pluie d’été, l’euphorie de la dopamine suite à une course à pied, le goût réconfortant du chocolat, le soleil qui se lève en inondant ses draps de nuages de rose pastel.
Le soleil… quelle vision rassurante. Même si j’ai vécu des moments sombres, l’astre suprême s’est toujours levé et moi avec lui. Demain matin à l’aube, j’ai comme tous les jours rencart avec lui. Comme j’aimerais ne pas avoir à lui poser de lapin…
Je serre tellement fort la main d’Antonin que mes ongles s’impriment dans sa peau. Il essaie de me réconforter en me faisant remarquer que personne n’a l’air inquiet. Certes, mais nous sommes à Bornéo. L’écrasante majorité des gens est musulmane ici, leur vie terrestre n’a pas la même valeur que celle que nous autres lui accordons.
Le bus file à une telle allure sur les routes chaotiques de cette île sauvage qu’à chaque virage deux de ses roues quittent la piste. Je suis obligée de me cramponner à mon siège pour ne pas finir sur les genoux de mon voisin.
Lors de la première vague de panique qui m’a submergée, j’ai pensé à hurler au chauffard de me laisser descendre. Je me retrouverais alors entre les récifs qui bordent l’île et la forêt vierge. Si je descends ici, je ne pourrai rien trouver d’autre qu’un orang-outan ou une tribu dayak.
Mes yeux sont écarquillés par l’angoisse. Je ne comprends pas comment nous ne sommes pas déjà les quatre pneus en l'air dans le ravin, ou encastrés dans un des autres bus aux chauffeurs fous qui arrivent en face.