Margaux Margaux

Bénie par le Dieu des backpackers

Je venais de perdre mon portefeuille, mon passeport, mes deux cartes bancaires australiennes et françaises; ma carte d’identité, mon permis de conduire français ainsi que mon permis international, et le clou de mon extraordinaire bêtise : les photocopies de tous mes papiers. 

Bénie par le Dieu des backpackers

Je me rappelle très nettement avoir jugé cette nana en pleurs dans les rues de Bondi, près de Sydney. Non pas tellement pour le spectacle de rue de son incontinence émotionnelle, mais plutôt pour sa raison. Portée par la même curiosité malsaine que vous, lorsque vous ralentissez près d’un accident de voiture, je cherchai à savoir la raison de cette roue libre publique. L’enquête fut aisée car la protagoniste, fort sonore, avait su attirer l’attention.

Elle avait perdu son passeport.

Elle était donc occupée à retourner les tables de café à la recherche du Saint Graal des voyageurs. Ce n’était pas le premier endroit qu’elle fouillait et la réalité de la situation avait eu raison de son stoïcisme. Il me sembla qu’elle était allemande. Il est vrai que, dans la liste des scénarios les plus pénibles pour le backpacker qui s’aventure seul au bout du monde, la perte de ses papiers légaux figure assez haut. Toujours est-il que chialer s’avère rarement une solution efficace dans la gestion d’un problème. Sauf peut-être dans de rares cas où il s’agirait d’appliquer une pression psychologique contre un adversaire humain. J’étais formelle, il n’y avait aucune pression exerçable sur le service administratif australien, et les formulaires légaux à remplir sont très peu sensibles aux larmoiements.

Ainsi, voici un échantillon de la maigre gamme d’empathie à ma disposition. Le pragmatisme me fait moins défaut.

Une année plus tard, lorsqu’une fouille frénétique du fond de mon sac à main me confirma le même déboire, je dus admettre que l’émotion pouvait en effet se montrer débordante. Je fis d’abord l’expérience d’une sensation de coup puissant porté à mon estomac, suivie instantanément d’une suffocation. Ensuite, des milliers de fourmis se libérèrent sur toute la surface de mon corps sous le choc. J’entamai ensuite une série de jurons et d’insultes à moi-même pour l’extrême bêtise dont j’avais fait preuve. Je ne venais pas simplement de perdre mon passeport, mais mon portefeuille avec mes deux cartes bancaires australiennes et françaises; ma carte d’identité, mon permis de conduire français ainsi que mon permis international, et le clou de mon extraordinaire bêtise : les photocopies de tous mes papiers. 

— Arrête la voiture. J’ai perdu mon portefeuille. Déclarai-je à mon ami qui nous ramenait à notre camping. 

J’eus tout de suite un flash de souvenir douloureux dans lequel je me vis poser mon portefeuille sur le toit de la Nissan le temps de la déverrouiller. Mon cerveau était formel ; nous l’avions laissé là-haut… 

Sur le chemin du retour vers le supermarché de banlieue dans lequel on venait faire nos courses, je m’adressai une salve d’insultes supplémentaires corroborées par mon pilote. C’est là toute la juste empathie à laquelle mon karma me permettait de prétendre. (Veuillez noter que je ne crois pas au karma et la suite de l’histoire me donnera raison)

Nous fouillâmes chaque centimètre carré du parking du Woolworth, ainsi que tout le long du chemin que nous avions eu le temps de parcourir. 

Rien.

Le portefeuille fut déclaré perdu. 

J’avais toujours mon téléphone. Sur le chemin du retour, je jetai un œil à la carte Google pour y découvrir une ambassade française non loin d’ici, ouverte lundi matin. Il ne me restait plus qu’à faire opposition à mes cartes bancaires et profiter du week-end. Les courses étaient faites et la présence des packs de bières dans le coffre me réjouissait.

À l’audition de l’amorce d’une conversation anodine, mon ami s’étonna. Pourquoi n’étais-je pas dans tous mes états ? J’avoue en avoir été la première surprise, mais force me fut de constater que puisque mon problème avait une solution, mon cerveau n’avait pas reconnu l’utilité d’une panique. C’est là le travail merveilleux du voyage en solitaire. Il nous apprend à régler quotidiennement toutes sortes de problèmes. Le backpacker n’a pas de routine qui lui déballe ses journées sur des rails. Chaque matin amène son lot de problématiques nouvelles ou redondantes auxquelles répondre : où se loger ? Comment gagner de l’argent, comment se rendre ici ou là, comment communiquer dans la langue locale… Bref. La liste est longue mais le schéma quotidien est identique : problème -> solution -> exécution. Il n’existe pas de meilleure thérapie que le voyage. C'est l’exercice ultime qui nous rend la confiance en nous-mêmes que nous n’avions pas eu l’occasion d’expérimenter, et il étouffe l’anxiété dans l’œuf car jamais sur la route, la pensée n’a le temps d’aller plus vite que la vie. À force de répétition, tout s’automatise, et le calme et la confiance s’intègrent en nous comme un trait immuable de nos personnalités. 

J’étais une Française qui avait perdu tous ses papiers en Australie. Je ne m’attendais à rien d’autre qu’à un long processus administratif et des papiers à noircir d’informations pendant que mes amis m’avanceraient l’argent de ma subsistance. Mais pourtant, il se passa quelque chose d’extraordinaire ce jour-là. 

Rendus à la barrière du camping que nous occupions depuis une semaine, le propriétaire, d’ordinaire tout à fait indifférent, m’examina avec attention. 

Quelques instants plus tard, il reparut au pied de ma tente, l’air incrédule, pour me questionner : 

— Are you French? You’ve lost your wallet, did you?
—Tu es française ? T’as perdu ton portefeuille, n’est-ce pas ?

Le bonhomme m’expliqua “qu’ils” avaient mes papiers. Je lui emboîtai le pas jusque dans son bureau tout en me demandant comment c'était possible qu’il soit en possession de mes affaires. Les avait-il trouvées par terre sur la route ? Non, la vérité était bien plus rocambolesque et touchante. Il m’avait conduite jusque dans ses quartiers pour me montrer l’écran de son ordinateur. On y voyait un gros plan de la photo de mon passeport avec en description mon nom et ma nationalité. Il s’agissait d’un avis de recherche posté sur le groupe Facebook de l'État du Victoria. Tous les protagonistes se trouvant à proximité de la zone dans laquelle mon portefeuille avait été retrouvé étaient invités à tenter de m’identifier pour me donner l’information suivante : le portefeuille avait été remis au bureau des autorités locales.
— I recognized you, précisa mon hôte en pointant son écran. 

Je n’étais pas au bout de mes surprises. 

Rendue au poste de police, j’eus un accueil très personnalisé.

— Ah Margaux, vous êtes là ! m'adressa le fonctionnaire de police derrière son bureau. Puis il cria par-dessus son épaule :
— Margaux est là !”

Aussitôt, un deuxième officier apparut avec mon portefeuille et une question qui valait des millions : “Qu’est-ce qu’il y a dans ce portefeuille ?” Il s’agissait certainement là d’une question de sécurité car je n’avais évidemment pas de papier à leur montrer pour justifier de mon identité. J’entamais l’inventaire exhaustif dont certains détails les firent glousser.
— C’est presque un sans-faute, commenta l’officier en me remettant le portefeuille —Veuillez signer ici. Il me tendait un récapitulatif de l’inventaire de mes affaires que je fus curieuse de lire, car j’étais certaine de n’avoir rien oublié. 

— Un billet de 50 dollars ? Mais j’avais pas de cash du tout, commentais-je stupidement à voix haute. 

Puis, pour enfoncer le clou, j’ouvris le zip de la poche du porte-monnaie latéral pour y trouver effectivement un rutilant billet orange et jaune de 50 dollars australiens. Je l’observai comme l’aurait fait un aveugle qui verrait pour la première fois. S’il y a bien une chose qui ne se produit jamais chez le voyageur en sac à dos, c’est l’oubli de la présence d’une quelconque coupure d’une devise locale dans ses affaires. C’est une entrée de base dans la charge mentale du voyageur de longue durée ; on connaît le contenu de nos poches par cœur. 

— Eh bien maintenant, c’est le vôtre ! tranchèrent les policiers agglutinés autour de ma trouvaille. 

Non seulement personne ne m’avait volé mes affaires, mais en plus, elles m’avaient été restituées avec un pourboire de 50 dollars. 

— Vous avez été bénie, m’expliqua simplement la bienfaitrice qui avait retrouvé mon portefeuille. Il m’avait été possible de l’identifier via le post qu’elle avait fait à mon sujet sur Facebook. 

Comme quoi, c'était vraiment pas la peine de chialer.

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