Margaux Margaux

Une erreur grotesque à la mauvaise frontière

Je n’ai aucune idée de ce que j’ai pu ranger d'illégal dans mes affaires, mais pour que la police s’en mêle, je sais qu’il y a là-dedans quelque chose qui va me valoir des emmerdes et que la suite des évènements va m’être désagréable...

Une erreur grotesque à la mauvaise frontière

On a coutume de se plaindre du caractère austère et agressif des frontières américaines. S’il est vrai que les acteurs gouvernementaux n’y sont pas chaleureux, pour faire un euphémisme, nous devons convenir qu’au moins, lors des contrôles d'immigration et de douanes, les dangers de mort ou bien de fessées cul nu y sont nuls. Ce n’est pas le cas de Singapour.
C’est précisément cette frontière que je tentai de franchir en commettant une erreur aussi grotesque que stupide.
Sans suspense, les choses allaient mal tourner. 

Nul n’est censé ignorer la loi.

À Singapour, la peine de mort par pendaison dans la prison de Changi est applicable à partir de certains seuils minimes de détention de drogue : 2 g d'héroïne, 15 g de cannabis ou 25 g de méthamphétamine. Elle est systématique et non négociable pour des détentions de drogue à partir de 30 grammes de cocaïne, 15 grammes d'héroïne ou 500 grammes de cannabis.
Dès lors que vous possédez de la drogue, même un joint oublié au fond de votre paquet de tabac à rouler, vous êtes condamné à une fustigation judiciaire. Il s’agit de coups de bâton, appelés “rotin”, performés par un agent entraîné aux arts martiaux, sur les fesses nues du condamné. Les coups sont si violents que dès le premier coup, la peau se déchire.  

Cette torture légale est également infligée dans le cadre d’un dépassement de visa de 90 jours, ainsi que dans beaucoup d’autres situations qui ne concernent pas directement les passages de frontières. Par exemple en cas de vol, de graffitis sur les bâtiments publics ou bien d’agressions quelconques.

Cette sanction ne s’applique qu’aux hommes ; c’est là leur privilège masculin à Singapour. Les femmes en sont exemptées afin de protéger leur intégrité physique. Leur peine de prison est cependant doublée et les prisons ne possèdent ni lit, ni climatisation.
Les enfants ont aussi le droit à leur fustigation de matricule à partir de neuf ans, mais ne reçoivent qu’un à trois coups de rotin.

Quand des étrangers commettent une infraction passible du rotin, l'État singapourien refuse systématiquement la pression diplomatique des pays occidentaux et applique la peine.

Me voici donc, les fesses serrées, au contrôle de douane de Singapour, pour une tentative d’entrée sur leur territoire sans heurt. 

C’est un échec. 

Mon sac à main est le premier à louper l’épreuve du scanner.
J’ignorais que l’importation de chewing-gum, dès le premier paquet, même entamé, est illégale sur le territoire singapourien. Heureusement, je n’en ai pas une quantité suffisante pour leur faire penser à du trafic, ce qui m’épargne la prison et les nuits couchée par terre par 40 degrés. Mes Freedents sont simplement confisqués et jetés. Tant pis pour mon haleine.
C’est au tour de mon paquet de cigarettes de déclencher un protocole long et onéreux. Il est interdit d’importer même une seule cigarette à Singapour. Décidément… si celui-ci n’avait pas été entamé, il m’aurait coûté une amende de 200 dollars. J’avais fumé 3 cigarettes, et les 17 autres sont scrupuleusement alignées par les doigts gantés du douanier. 49 cents de dollars singapouriens sont comptés par cigarette, plus la TVA. Je sors ma carte bancaire.

Alors que je commençais à trouver le temps long et l’atmosphère hostile, un agent de renfort ainsi qu'un officier de police en uniforme débarquent et me serrent les flancs. C’est le comité d’accueil pour mon sac à dos qui, lui aussi, a apparemment des trucs à se reprocher…
L’un des douaniers désigne froidement la fermeture éclair de mon fourre-tout de voyage. Je n’ai aucune idée de ce que j’ai pu ranger d'illégal dans mes affaires, mais pour que la police s’en mêle, je sais qu’il y a là-dedans quelque chose qui va me valoir des emmerdes et que la suite des évènements va m’être désagréable.

Sous les yeux attentifs de l’équipe de choc, j'exhibe la première couche de mon foutoir. Le policier me fait signe de le vider doucement. Je retire mon livre, puis un pull, une culotte chute sur le tapis. On me fait signe de continuer le strip-tease de ma vie privée. Un sac de linge sale, ma trousse de toilette…
Tout à coup, je les vois, et leur impression dans le fond de ma cornée me fait l’effet d’un coup de poing.

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