de rencontres

Le tonton rose bonbon

Archipel Togian, Sulawesi, Indonésie.

Je me souviens d’un gros monsieur suant qui aimait bien les petits enfants indonésiens.

Il m’est apparu lors d’une excursion organisée. Les excursions organisées sont toujours pour moi une décision mûrement regrettée par avance, surtout lorsque, comme celle-ci, il s’agit de visiter un village très reculé. J’ai cette impression dérangeante de partir au zoo en moins politiquement correct. Je m’y résous tout de même, en l’absence de toute autre activité sur cette île minuscule de l’archipel Togians, au large des Célèbes.
Comme anticipé, je commence à vivre mon regret à la vue du traditionnel couple rouge crevette bedonnant, appareil photo au cou, qui s’embarque avec nous. Ils sont accompagnés par un gros monsieur, rose lui aussi, chemisette à carreaux, sacoche en bandoulière et recueil complet de blagues potaches. Il me fait tout de suite penser à cet oncle qu’on invite plus aux réunions de famille, celui qui ne boit que les verres de trop à l'apéro, passe à table ivre et gratifie l'assemblée familiale d'élucubrations racistes et de blagues pédophiles.

Pour rejoindre le village flottant, il fallait emprunter un pont en bois un peu fatigué.

Le gros tonton nous inflige une blague sur la propension des Indonésiens à bâcler le travail, puis il cherche dans le vent notre approbation, la mine réjouie. Il interpelle ensuite un des guides qui nous suivait en barque, lui exhibe un billet comme un morceau de viande à un chien, et comme s’il s’adressait à un enfant sourd de cinq ans, lui impose de le faire traverser.

Arrivés au village, nous retrouvons le gros tonton, dégoulinant de sueur. Accompagné du couple plus discret, il commence à prendre des clichés des maisons, mais aussi des habitants qui balaient, jardinent et pêchent, sans prendre la peine de leur demander la permission.

Je regarde mes pieds, j'accélère le pas.
Je me demande s’il apprécierait la réciproque. J’imagine un groupe de Chinois le prendre en photo dans son jardin pendant qu’il boit des bières en retournant ses steaks sur son barbecue.
Nous croisons un groupe d’enfants qui jouent devant une maison sur pilotis. Le gros tonton les photographie à leur tour. Le cliché de ces beaux enfants mats de peau au grand sourire semble être un trophée important pour l’album exotique de l’oncle potache puisqu’il va même jusqu'à leur signifier de prendre certaines poses. Une petite fille se lasse de l’exercice et porte ses mains à son visage en râlant. Je fixe la scène, l’estomac comprimé par la gêne. Lorsque l’immonde personnage saisit le bras de la fillette pour la forcer à montrer son visage, je m’entends proposer à voix haute : « Vous voulez qu’on les mette à poil, pour internet ?»
Il tourne un regard stupéfait dans ma direction et tombe nez à nez avec mon plus beau sourire forcé. Il ne trouve rien à dire et continue sa progression en abandonnant son shooting sordide.

Le gros bonhomme rose reste silencieux pendant un long moment. Il marche lentement derrière le groupe, comme temporairement éteint.

Un frêle petit escalier de bois conduit nos pas jusqu’à une terrasse dégagée au centre de laquelle trône une cabane. Sa porte est grande ouverte et depuis le palier j’aperçois des sachets de nouilles, des sacs de riz et de la nourriture en boîte. Il s’agit d’une petite épicerie. Tonton pénètre le commerce d’un pas décidé et en ressort quelques secondes plus tard avec un sachet de bonbons. Il se poste alors au milieu de la placette et commence à distribuer les sucreries aux enfants circonspects.
« Tu vois, ils sont contents, ça ne coûte pas cher », commente-t-il à ses amis, assez fort pour que j’entende.
Là encore, je transpose cette scène en France. J’imagine un vieux tonton rose bonbon et dégoulinant de sueur, photographiant des enfants dans un quartier résidentiel en leur distribuant des sucreries.
Ce qui n’est « pas cher » en Indonésie lui coûterait sûrement une arrestation chez lui.
Tout à coup, une question désagréable force l’audience à mon cerveau : si l’on remplaçait les bonbons par des bananes, quelle différence notable cela ferait-il avec une visite de singes dans une réserve naturelle ?

Cela vous a plu ? Il s’agit d’un extrait issu de l'essai : “Le désarroi du Blanc à qui on demande de l'argent”.

Une histoire deMargaux

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