Le désarroi du blanc à qui on demande de l'argent
Je suis fatiguée d'être désolée d'être désolée. Si cette déclaration vous fait écho, ou si vous n’avez rien compris à cette syntaxe laborieuse, laissez-moi vous plonger dans l’univers fabuleux du désarroi et du malaise avec l’histoire qui commence maintenant :
17 février 2019, Phong Nha, Vietnam, 15h30
Je suis debout dans le hall d’une auberge fréquentée, ma guitare entre les omoplates. Je balaie du regard le lieu agité et n’y décèle aucune opportunité de tranquillité.
Quelques secondes plus tard, je me tiens devant mon scooter sur un parking encombré. Je fais le fond de mes poches et compte environ 100 000 dong. “J’ai assez”, pense-je en enfourchant machinalement mon engin.
À la première intersection, je jette un vague coup d'œil sur ma gauche et m’engage en force dans le trafic, comme le veut l’usage au Vietnam. Un peu plus loin sur la route, je monte sur le trottoir et me gare juste devant l'entrée d’une supérette. Le vieux monsieur derrière son comptoir me reconnaît et me sourit en hochant la tête. Je repars avec une paire de bières et aucune idée d'où aller. Quelques kilomètres, et une enfilade de collines recouvertes de jungle plus tard, je parviens au bord d’une rivière. L'endroit offre un ersatz d'intimité, bien qu'à seulement quelques mètres de la route. Je m’engage sur l’herbe humide puis cale mon scooter sur la béquille centrale. Je m’installe en tailleur sur ma selle et sors ma guitare.

Je n’ai le temps que de gratter quatre accords ; une petite voix me fait lever le nez vers la route.
“Hello!”
C’est un petit garçon d’environ neuf ans, accompagné de deux petites filles plus jeunes que lui. “Hello, hello !” répètent les petites filles sur son exemple. Je souris, surprise d’un tel convoi sur ce coin de route que je pensais désert. Je réponds en agitant la main avec entrain. Les trois petites têtes brunes sont immobiles ; le petit garçon, qui semble être leur leader, a stoppé sa marche à mon niveau, et tous trois me fixent depuis les cinquante mètres qui nous séparent. Je tiens ma guitare contre ma poitrine sans en jouer. Je suis gênée. Deux types passent en scooter sur la route derrière les enfants ; l’espace d’un instant, j’ai cinq paires d’yeux curieux braqués sur moi.
“Money!” se met soudain à crier le petit garçon en tendant une main dans ma direction. “Money! Money!” reprennent en chœur les fillettes, tout sourire.
Il me semble qu’on m’assène un coup de poing dans la poitrine. Je déplie mes jambes et repose mes semelles sur le sol.
“Money ! Money !” Continuent-ils de chanter.
Mon sourire a disparu, mes lèvres sont raides, mes yeux passent en revue les brins d’herbe du décor. Mon cerveau analyse lentement l'information pendant que mon corps s'émancipe, dépêché par la gêne. Ainsi, mes fesses quittent ma selle et mes bras abandonnent ma guitare sur l’herbe.
“Money, money, money !” répètent inlassablement les trois visages souriants, paumes tendues. Mes mains disparaissent dans mes poches et mes doigts n’y trouvent plus rien cette fois. Le geste a motivé les trois jeunes mendiants à faire quelques pas dans ma direction. Désemparée, je secoue la tête de gauche à droite, les paumes vers le ciel. Mon désarroi est reçu par quelques rires, puis, contre toute attente, les enfants reprennent tout de même leur chant.
“Money, money money !” Mon esprit hébété est toujours embourbé dans la spontanéité de cet instant, pour lui, inédit. Je n’ai pas d’automatisme en réponse à cette situation et une panoplie d'émotions différentes s’entrechoquent dans ma poitrine, m'empêchant de réfléchir. Je suis acculée.
“Money, money, money!” La redondance est insupportable, comme certaines comptines de trois mots faites exprès pour pousser à bout. Je fixe leurs regards qui fixent le mien ; mon visage est fermé, les leurs sont illuminés.
“Money, money, money!” Cela devient comme un coup qui tombe à l'arrière de mon crâne à intervalles réguliers. Je piétine les mêmes deux mètres carrés depuis cinq minutes, sans but.
“Money, money, money.” Une des petites filles inspecte ses ongles, l’autre tourne sur elle-même, le petit garçon ne me quitte pas des yeux.
“I don’t have anything”
"Je n'ai rien", m’entends-je répéter sur un ton mou.
“Money, money, money.” Je tente cette fois de mêler le geste à la parole et agite mon index de gauche à droite en articulant aussi clairement que possible :
“No money, I don’t have anything”.
"Pas d'argent, je n'ai rien"
“Money, money, money!” Ça devient ridicule. Tous trois portent un petit uniforme bleu et blanc. Un pantalon pour le jeune homme et une jupe plissée pour les filles. Ça ne peut pas être à l'école qu’on leur suggère que les blancs distribuent de l’argent, encore moins à la maison. En quatre mois au Vietnam, j’ai découvert une culture particulièrement généreuse. J’ai partagé le quotidien de familles dans lesquelles tenter d'offrir quelque chose, ou simplement payer sa part, semblait être reçu aussi bien qu'un pet à la table de la reine d’Angleterre. Ils apprennent sûrement, d’une manière ou d’une autre les inégalités de répartition des richesses dans le monde, mais comment en viennent-ils à tendre la main aux blancs ? Comment la combine se met en place et se passe de petites oreilles en petites oreilles ? La scène que j’ai devant les yeux me force à penser que les aînés montrent aux plus jeunes. Le petit garçon s'arrête un instant pour prendre une gorgée de sa boisson. Il tient un grand gobelet en plastique de glace pilée au sirop qu’il déguste à l’aide d’une paille. Il prend vaguement le temps de déglutir et reprend aussitôt sa requête monotone comme un automate.