Margaux Margaux

Est-ce que tu es heureuse?

...Le temps vaut plus que la plus forte des monnaies. L'argent se perd et se gagne. Un jour, nous sommes pauvres, le lendemain, nous faisons fortune. Si nous perdons du temps, nous ne pourrons rien négocier avec Saint Pierre sur les bancs du purgatoire...

Est-ce que tu es heureuse?

Est-ce que tu es heureuse ? m'a demandé mon père par e-mail ce soir-là.

Deux ans déjà sans revoir mes parents depuis mon départ. J'ai un instant imaginé répondre : “Oui, Papa, tout va bien.”
Finalement, trouvant la réponse convenue et légère, et voulant par-dessus tout éviter les échanges stériles de banalités anodines, j'ai réellement répondu à sa question. Ce n'était pas simple ; il a fallu partir de loin.

27 février 2018, Pucón, Chili, Amérique du Sud.

Papa,
Pour commencer, la question est anxiogène, précisément parce qu'il n'y a pas de définition générale du bonheur, et donc pas de chemin balisé pour l'atteindre. C’est comme une chasse au trésor, sans carte, ne sachant même pas s'il existe réellement.

Un jour, alors que je prenais mon petit-déjeuner dans la maison où jadis je louai une chambre, j’observai la poule de mes colocataires picorer à mes pieds. Soudain, je vis un parallèle frappant entre ce volatile et l'humanité. Il me parut clair à cet instant, que nous étions tous des poulets dans une basse-cour, dirigés par une diversité de coqs, eux-mêmes dirigés par les fermiers.

Les règles des basses-cours sont simples. Le poussin doit aller à l'école, apprendre à pondre des œufs ou apprendre à encadrer les poules pondeuses. Il doit acheter son nid, trouver son coq ou sa poule et faire des poussins auxquels il remettra le même plan de vie préfabriqué dès la naissance.

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Tikka, La jolie poule blanche de la maison

Tout arbre serait libre de pousser comme bon lui semble, pourtant chacun se verra attribuer un tuteur.

Il est parfois très difficile de réaliser que le mal-être que l’on ressent, ou l'incapacité à se sentir vraiment heureux, vient du modèle de société dans lequel nous vivons, et qui ne nous correspond pas. En principe, les différentes sociétés sont si puissantes que de manière générale, elles aveuglent la basse-cour sur leurs réelles envies. Ainsi, ce sont elles qui définissent ce qu’il faut vouloir et la volaille le désire donc en chœur. Dans ce courant puissant, plein de poules et de coqs vivent des vies pleines de doutes et d'illusions de bonheur qui sont en fait appelées “joies”. Mais moi, j’aime à les appeler “palliatifs”. 

Le bonheur est une situation permanente, un état d'esprit. Les petites joies palliatives d'avoir le nouvel iPhone, la voiture de nos rêves, ou d'avoir une nouvelle robe sont des leurres. Nous ressentons un court moment de joie et puis nous retournons au point de départ, nullement plus comblés. À nouveau, nous achèterons le nouvel iPhone ou une nouvelle robe. Les vacances suivent la même logique : lorsque les congés s'achèvent, la joie s'évapore et nous retournons, nostalgiques, à notre quotidien, communément désigné par le terme : obligations. Les obligations du quotidien nous sont inculquées dès la naissance, rarement remises en question ; elles s'imposent comme une base indiscutable, même si elles sont subies.

Certains poulets qui lisent plus que ce qu'ils ne tapotent sur leur smartphone et qui se posent plus de questions que ce qu'ils croient bêtement, se rendent compte que le schéma, pour eux, n'est pas le bon. Pour d’autres, il est peut-être parfait. Il y a des poulets qui suivent les règles par confort et d'autres qui en inventent par ennui.

Dans leur quête du bonheur, certaines poules passent un jour le portail de la ferme pour découvrir l'immensité des possibilités et des schémas réalisables.

Dans un vrombissement d’ailes, la poule de mon jardin me vole un bout de pain dans mon assiette et s'éloigne à toute allure dans une course disgracieuse. Elle s’essuie le bec sur un caillou et reprend sa marche hasardeuse. Elle tourne en rond dans le jardin, tranquille et stupide. Aujourd’hui et comme souvent, le portail est ouvert. Je m’attends toujours à ce que cet oiseau maladroit s'élance au-dehors, les ailes au ciel, caquetant d'excitation, mais il n’en fait jamais rien. Son sort le satisfait ; il n'éprouve pas la curiosité d’inspecter au-dehors. Peut-être ne sait-il pas même qu’il n’est pas libre, puisqu’il est né dans sa prison. Comme nous tous.

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