Nico DubLac Nico DubLac

Du Valium, un homme-tronc et 1 kg de shit dans le rectum

Une arrivée à New Delhi qui ne manquait pas de rebondissements.

Du Valium, un homme-tronc et 1 kg de shit dans le rectum

Le wagon de troisième et dernière classe, plein à craquer, arrive enfin à la gare centrale de New Delhi. C'est le début de l'après-midi, le temps est magnifiquement étouffant, et c'est ma première fois dans cette ville (je ne savais pas encore que j'y retournerais de nombreuses fois, et que j'y passerais — jusqu'à ce jour — deux ans et demi de ma vie).

Je suis accompagné d'Onur et Zehra, deux compagnons de voyage turcs, rencontrés deux semaines plus tôt à Hampi, d'où nous sommes partis il y a vingt-quatre heures.

Laissez-moi vous parler rapidement du trajet, ça donne du contexte : nous avions un premier train de quelques heures, puis un seul et unique changement jusqu'à la capitale. Mes comparses ayant eu la bonne idée de prendre une dose non négligeable de Valium (disponible presque gratuitement dans toutes les pharmacies), j'ai dû les réveiller et les secouer quelques minutes avant que nous descendions dans une gare typiquement indienne : gigantesque, et toujours effervescente quelle que soit l'heure du jour ou de la nuit, toujours le domicile de ceux qui n'en ont pas : le transit incessant d'êtres humains facilitant la survie. Nous descendons, changeons de quai et nous nous asseyons sur nos sacs pour attendre le train suivant.

Soudain, Zehra s'écrie : « My bag! »

Encore groggy à cause du Valium, elle a tout simplement oublié son sac dans le train précédent. Par chance, nous apercevons ce train, toujours à l'arrêt sur une autre voie, bien plus loin. En peu de temps, il est décidé que je reste avec notre barda de baroude pendant qu'ils partent récupérer le sac. Très mauvais choix ! Je constate que leur allure est celle d'un promeneur distrait, tout au plus. Ils finissent par descendre de la longue passerelle métallique qui surplombe les voies et arrivent, toujours avec leur démarche de gastéropodes, presque au niveau du wagon où nous étions peu de temps auparavant. Trop tard : c'est à cet instant que le train se met lentement en branle et emporte avec lui le gros sac de voyage de Zehra, ainsi que ses espoirs de profiter une dernière fois de ses instruments, de ses écrits, de ses habits, etc.

Ce qui me marqua, c'est ce qui suivit. D'abord elle courut (trop tard) après le wagon, puis hurla un grand coup ; je la vis ensuite parlementer avec un employé de la gare qui — je le devinai à sa gestuelle — anéantit tous ses espoirs ; je la vis revenir sur notre quai encore plus lentement qu'à l'aller, la tête basse, avant de fondre en larmes. Elle pleura ainsi cinq à dix minutes, puis se sécha les joues, releva la tête et dit, mot pour mot :
« Meh, it doesn't matter, there are worse things in life, everyone is ok and someone will be happy to find it. »
"Bah, c'est pas grave, il y a des choses pires dans la vie. Tout le monde va bien et quelqu'un sera content de le trouver."

Quelques minutes plus tard, elle riait et semblait véritablement avoir oublié ce qui s'était passé — ou du moins être passée à autre chose. La rapidité avec laquelle elle enchaîna les cinq étapes du deuil m'a vraiment scotché. Depuis, je m'attelle à toujours battre mes propres records dans cette discipline, voire à sauter la plupart des étapes, inspiré par elle.

Nous débarquons donc et devons trouver de quoi nous loger pour la nuit, le plan étant de repartir dès le lendemain, toujours plus au nord, à Rishikesh.

Après avoir dégoté les lits les moins chers possibles en plein cœur de Delhi — 150 roupies, soit moins de deux euros (la qualité du lieu et du mobilier étant bien sûr tout à fait proportionnelle au prix) —, nous partons nous balader dans cette mégalopole, quintessence de ce pays si particulier.

Tous les sens en éveil maximal, parfois même, il faut le dire, tout à fait agressés, je découvre avec émerveillement une société bouillonnante, aux codes si différents de ce qu'on peut connaître ailleurs et d'autant plus en Occident. Ça bouscule, ça hurle, ça klaxonne, ça chante, ça sourit, ça quémande, ça profite, ça survit, ça vend, ça prie, ça rit : en somme, ça vit très fort.

Au milieu de tout cela, j'entends alors : « ONUR ?! » et, deux secondes plus tard, mon compagnon de répondre : « HASSAN ?! »

Ces deux amis très proches ne savaient rien de la présence de l'autre en Inde, et se croisent par hasard en plein cœur de Delhi. Ces histoires de retrouvailles inopinées sont toujours incroyables. Pourtant, cela arrive plus souvent que les statistiques ne le laisseraient supposer, dès lors qu'on réunit trois conditions : voyager longtemps, en de nombreux endroits, et connaître beaucoup de monde.

Ce fameux Hassan est tout à fait étonnant : un petit gars très énergique, le sourire toujours hissé bien haut et les dreadlocks jusqu'aux chevilles.

Nous voici attablés autour d'un chaï (un thé indien très noir, avec de nombreuses épices), et l'effervescence évidente de ces retrouvailles fait vite primer le turc sur l'anglais. Comme rien ne m'oblige à participer à une conversation que je ne comprends pas, mes pensées m'emmènent loin — jusqu'à ce qu'un léger choc à la cheville me ramène ici et maintenant. À mes pieds je découvre un homme-tronc — véritablement sans membres, à l'exception d'un petit moignon en guise d'épaule droite — posé à l'horizontale sur une planchette de bois aux roulettes sommaires. Il me regarde sans un mot ; visiblement, il veut que je lui donne de l'argent. Tout à fait surpris par cette vision, je finis par l'observer plus pragmatiquement : il n'a pour seul vêtement qu'un caleçon plein de trous laissant apparaître ses minuscules fesses. Je me dis qu'il doit peser environ deux fois le poids de sa tête, soit sans doute moins de quinze kilos en tout. Vient ensuite le problème de la logistique : comment lui donner quoi que ce soit, s'il n'a ni bras, ni jambes, ni poches ? Je lui pose une pièce sur le dos.

Peu après, une jeune femme me fait signe de lui acheter du riz ; elle m'indique un petit stand non loin. Je m'exécute, rejoins mes compères et commence à réaliser qu'il est absolument impossible de contenter les sollicitations de tout le monde, ici. Mon futur me le confirmera : il faut aussi apprendre à refuser, et parfois durement. Ça fait partie du voyage.

Après une marche d'environ vingt minutes (ici, les distances se calculent en temps, car c'est la densité de la population piétonne qui détermine la durée d'un trajet entre un point A et un point B, bien plus que la distance elle-même), nous voilà arrivés à l'hôtel d'Hassan.

Vivant avec l'absolu minimum depuis des mois, j'ai le sentiment tenace de ne pas être dans la réalité quand nous entrons dans le lobby : un lustre de la taille d'une ancre de paquebot pend à un plafond à peine visible, plusieurs étages au-dessus ; des dorures et du marbre pour décoration principale ; et bien sûr, tous les employés tirés à quatre épingles. Nous montons dans la chambre d'Hassan et il nous explique : depuis peu, il achète de grosses quantités de shit au Népal (qu'on appelle le charas, extrêmement réputé dans le monde entier), l'avale, rentre en avion à Istanbul, le «ressort », le vend, repart au Népal, et ainsi de suite. Tout s'explique ! Son avion étant le lendemain matin, il est, à dire vrai, tout à fait ravi que nous soyons là, car nous pouvons l'aider à tout mettre en place pour son ingestion. Nous voici donc tous les quatre organisés en petite chaîne de production, à confectionner des boulettes de six grammes en forme de grosses olives entourées de film plastique, qui finiront en file indienne dans son côlon. Pour ma part, je m'occupe de tout le département "enroulage de cellophane". Il augmente les quantités à chaque voyage ; là, il en est à 900 grammes, mais ne pense pas pouvoir faire mieux. On rit bien : eux fument la meilleure résine du monde, et moi je bois l'excellent whisky que le room service m'a apporté sur un plateau sous cloche.
Il répond à mes quelques interrogations : il prend une pilule pour bloquer son transit et l'empêcher de lâcher son magot trop tôt. Puis, une fois arrivé, il en prend une autre pour tout libérer dans sa douche. Il n'a pas l'air inquiet le moins du monde.

Mes compères de voyage ont décidé de passer la nuit ici même. (La chambre est gigantesque et offre des couchages « de fortune » de bien meilleure qualité que mon clapier moisi.) Je choisis de rentrer, sans téléphone ni carte. J'arpente donc les rues de Delhi à 3 h du mat', tout bourré, avec tout de même mon sac contenant la petite machette qui me suit depuis le Sri Lanka, à la recherche de mon chez-moi du soir. J'y parviendrai sans trop de difficultés — hormis celle d'avoir croisé sur mon chemin un nombre inimaginable de gens dormant dans les pires endroits et les pires conditions possibles.

Je m'endors rapidement, heureux de ce voyage et de ce qu'il me fait vivre. Content du présent et impatient du futur. Demain, je pars à Rishikesh, ville sacrée sur les contreforts de l'Himalaya, sans me douter un seul instant que la vie, cette chipie, m'y fera passer près de neuf mois.

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