Une étoile sur cinq

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Je m’assois sur le lit, la brindille tire le rideau d’un coup sec et m’intime de retirer mon t-shirt. Je m'exécute machinalement. Une sorte de torpeur m’a saisie par les épaules depuis mon arrivée dans la pièce et son étreinte se fait de plus en plus rigide.

Margaux

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Patronne de cette plateforme, Rédactrice / prof indépendante de langues. 1m70, 56kg, Lion ascendant cancer…

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Un matin, je m’éveille au Vietnam avec une pilosité inadaptée. La chaleur des rues de Saïgon, ainsi que ma romance toute neuve avec Antonin, m’ont inspiré le programme de ce matin.
Dans une rue parallèle au joyeux bordel qu’est Bui Vien, je trouve un salon de beauté. J’explique mon projet à la petite bonne femme bouffie derrière son comptoir. Aisselles et maillot ! Elle hoche la tête et crie quelque chose en vietnamien par-dessus son épaule. Un bout de femme pointe la tige de son corps derrière elle. Avec un geste du bras, elle me fait signe de la suivre. Je lui emboite le pas dans un couloir sombre.
Nous arrivons dans une pièce qui m’évoque la salle d’urgence d’un hôpital du tiers monde, à cela près que ces hôpitaux sont bien mieux éclairés. Plusieurs lits sont disposés dans les coins, au côté de leur servante à roulettes et équipés de rideaux pour évoquer l’intimité. Avec la paume de sa main, elle m’indique une cabine, j’y progresse machinalement. Au sol, la moquette bleu nuit absorbe avidement la lumière, ce qui ne m'empêche pas de distinguer très nettement la dépouille mortelle d’un énorme cafard, ventre en l’air, en guide de descente de lit. Je m’assois sur la table matelassée, le papier blanc déjà froissé qui la recouvre se colle à mes fesses. La brindille tire le rideau d’un coup sec et m’intime de retirer mon t-shirt. Je m'exécute machinalement.
Une sorte de torpeur m’a saisie par les épaules depuis mon arrivée dans la pièce, et son étreinte se fait de plus en plus rigide.
Je suis allongée sur le dos en soutien-gorge. Il fait très chaud dans cette pièce sombre, une odeur d’humidité désagréable se mélange à celle de la cire chaude. Des gouttelettes de sueur perlent sur mon front, sur l'arête de mon nez et sur l'arc de cupidon. C’est la première fois que je pénètre un lieu dans lequel la climatisation n’a pas été poussée à son paroxysme. C’est le seul endroit où cela aurait pourtant été pertinent.
L’esthéticienne se saisit de mon poignet et soulève mon bras droit. Elle essuie la sueur de mon aisselle avec un mouchoir qui sûrement se désagrège un peu puisqu'elle époussette ma peau de son autre main. Elle n’applique pas de talc. De toute manière, par cette chaleur, même cette poudre absorbante n’aurait pas pu grand-chose contre le Niagara de mes aisselles. Après avoir retiré le dernier morceau de mouchoir entre deux de ses ongles, elle enduit la totalité de mon aisselle de cire en ébullition, avec un geste de maçon. Je grimace, autant pour la brûlure qu’elle vient de m’infliger que par anticipation de la douleur inutile qui va suivre.
Je n’ai pas de diplôme d’esthétique, mais comme toutes les femmes qui se sont déjà épilées elles-mêmes, je sais qu’on applique au minimum trois bandes de cire différentes par aisselle, en respectant le sens de la pousse des poils pour ne pas les casser, le tout sur une aisselle sèche, afin que la cire adhère. Je sais que ce pâté va être très dur et douloureux à retirer, et qu’on n'y trouvera que deux poils en plein duel.
Je ne bouge pas, la sidération s’est assise sur mon torse et pèse aussi lourd que le plomb. Mes yeux vides balaient le plafond. L’incompétente se saisit d’un bourrelet de cire et se met à tirer dessus comme un chien sur une corde à nœud. La douleur est telle qu’elle m'arrache un petit cri à défaut de poils. Un réflexe nerveux me fait placer mes doigts sous la bande de cire, afin de tendre ma peau et l'empêcher de s’arracher avec la cire. La tortionnaire doit s’y reprendre à cinq reprises, les sourcils froncés et les lèvres pincées. La bande s'arrache enfin. L’hébétude me maintient fermement en place et scellent mes lèvres. Je n’ai aucune réaction lorsqu’elle effectue un deuxième passage de mouchoir sur mon aisselle mouillée et collante. Cette fois, le travail est plus difficile. La voilà qui se saisit d’une lingette humide pour décoller les morceaux de mouchoir imprégnés dans les résidus de cire. Les produits imbibés me brûlent la peau qu’elle a mise à vif. Immédiatement, une deuxième couche de cire aussi épaisse et brûlante est étalée sur ma peau meurtrie. Je gémis. À ce moment-là, la cabine de fortune s’ouvre en grand sur la grosse dame de l'accueil. Son bras flageole un instant dans l'air comme une serviette de bain sur son étendoir, avant qu’elle ne lâche le rideau. Elle observe la scène, immobile. J’ai un instant d’espoir, quelques secondes supplémentaires m’auraient permis de tenter de lui articuler mon calvaire. Mais elle s’empare brutalement de mon autre bras, comme Maïté d'une anguille, et miroir la même sentence pour mon aisselle gauche avec encore moins de douceur.
Si la douleur me libère par moment de ma paralysie, ma grosse tortionnaire appuie sa masse pour me maintenir en place. Lorsque mes yeux vides rencontrent les siens, elle m’adresse aussitôt un faux sourire sans aucune âme, tout en opinant du chef frénétiquement, comme pour discréditer les accusations qu’elle peut lire au fond de mon regard.
Le manège ne dure qu’une petite poignée de minutes en tout. Finalement, le sang irrigue à nouveau mon cerveau. Lorsque Maïté me lance : « Bikini ! » en désignant mon pantalon, j'éructe : “No way, all done here !” (pas question, on a fini !)
Elle se redresse d’un bond avec ses deux paumes ouvertes en bouclier devant son torse. Sans attendre de réponse de leur part, je m’érige subitement. Elles s’écartent comme des pigeons de villes surpris par un jet de pain plus fort que les autres. J’enfile mon t-shirt, le contact du tissu sur ma peau à vif me fait plisser les yeux de douleur. Je me hâte vers la sortie, les deux bonnes femmes se pressent derrière moi. J’ai pendant un moment l’idée de passer le pas de la porte sans me retourner, mais la torpeur me rattrape par l’épaule et me conduit à la caisse. Là, je paie l’intégralité de la facture, alors que seulement la moitié de l’épilation m’a été infligée. Puis je sors cuver mon choc dans les rues effervescentes de la ville d’Hô-Chi-Minh. 

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"La terre des poules" enfin dispo !

Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.

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