Margaux Margaux

Rater un avion et reconsidérer son existence

Je n’ai pas l’argent pour acheter un nouveau billet d’avion pour l’Australie. En fait, il ne me reste même pas de quoi quitter l’Amérique du Sud.

Rater un avion et reconsidérer son existence

La Paz, Bolivie. Un dernier au revoir au Brésilien que j’ai suivi jusqu’ici sur une impulsion et je me scans tant bien que mal dans le bus pour l’aéroport. J'ai commis la stupidité d’acheter un vol aller-retour Sydney – Santiago du Chili. Il me faut maintenant me hâter de retourner au Chili pour ne pas louper le vol de retour pour l’Australie.

J’atterris à Lima, au Pérou, et je m’endors sur un banc, juste devant la porte d'embarquement pour Santiago. Lorsque je me réveille, l’aéroport est vide. Un coup d’œil affolé à ma montre : il est 3 h 00 du matin, j’ai raté l’avion. Je me précipite vers un guichet ouvert. Une nana qui ne connait que sa langue natale m’explique que le prochain vol pour Santiago sera dans 24 h 00.

«Dans 24 h 00 ?» j’éructe, désespérée.
Il me semble qu’on assène un coup de poing dans l’estomac avant qu’une sueur froide ne recouvre les poils hérissés de mon corps tout entier. Je vais louper mon vol de retour pour l’Australie.
Une envie viscérale de fumer une cigarette me sort de ma torpeur. Je demande à la guichetière où se trouve le coin fumeur. Elle me répond calmement qu’il est en travaux.
«Ok, entonces, ¿dónde se puede fumar?»
«Ok, et où on peut fumer alors ?»
«No se puede»
«On ne peut pas fumer»
À ce moment précis de cet échange buté, un homme couvert d’une veste fluo pénètre les lieux depuis le tarmac par une porte vitrée qu’il referme soigneusement à clé derrière lui. Je fais quelques pas dans sa direction, mais il disparaît comme un courant d’air derrière une autre porte, en aluminium cette fois.
Demi-tour. Je retourne au guichet avec les idées arrêtées. Entre-temps, un jeune homme a pris “ma” place au bureau des plaintes et je comprends qu’il cherche également où se rendre pour fumer. Je patiente jusqu’à l’audition de l’irritant “no se puede” avant d’intervenir. Je désigne la porte vitrée que je viens de voir s’ouvrir et articule la requête maladroite, dans un espagnol esquinté, d’aller fumer juste là.

«No se puede.»

Derrière cette porte en verre, c’est le tarmac, et le tarmac se trouve au Pérou. Pour aller au Pérou, il faut passer par l’immigration. Et pour revenir dans l'aéroport, il faudra repasser par l’immigration et payer 30 dollars de taxes d’aéroport.
L’affaire devient kafkaïenne. Je sens mon sang bouillir dans mes veines. 

«Écoute-moi bien, mamacita, tu ne vas pas me faire perdre tout ce temps et cet argent parce que ta zone fumeur n’est pas fonctionnelle. Sors de la matrice qui te pourrit le cerveau et raisonne comme un être humain fonctionnel et empathique. On est déjà au Pérou, on est tous les trois au Pérou, ici comme derrière cette porte. Tu sais très bien que ce paradoxe des zones internationales n’est qu’une création humaine que tu serais à même de faire respecter de manière raisonnable. Réveille-toi ! Quel est le problème ici ? Est-ce une affaire de centimétrage au sol ? Si je sors juste la tête par la porte et que je garde les pieds sur le carrelage de la zone internationale, c’est bon ? Ou bien si t’avais été allemande, tu aurais mis des juifs dans le train sans réfléchir, juste parce qu'être juif "no se puede" ? Tu utilises ta tête ou bien n'est-elle là que pour faire moche ? Espèce de ...
— No se puede» m’interrompt-elle.
En fait, elle ne met fin qu'à un long silence durant lequel mon visage s’est appliqué à marquer tous les traits de haine de mon répertoire. Mais mes lèvres sont restées scellées. Je ne peux pas lui exprimer le fond de ma pensée, je ne vais être capable que d’articuler des bouts de phrases partiellement intelligibles qu’elle interrompra d’un “nos se puede” qui, à chaque fois, porte un coup critique à la jauge de ma patience.
Je bats en retraite.

La bière que j’ai décidé de me jeter dans le gosier remue la rage et l’envie de fumer. Je retrouve l’hispanophone qui cherchait lui aussi à raccourcir son espérance de vie et je lui explique le plan de but en blanc. Il va aller trouver la nana du guichet et la faire appeler le type du tarmac pour qu’on fume une clope derrière cette porte en verre toute indiquée. Ce serait là le service minimum à fournir aux clients de l’aéroport qu’on prive de coin fumeur et cela compenserait par l’occasion le prix exorbitant de leur pression de pisse froide et de leurs sandwichs triangle de merde. Il faut aller lui exposer ce plan de manière très concise et avec l’assurance d'un chef d'état qui justifie une énième taxe abusive, afin qu’elle ne trouve rien d'autre à répondre que "oui" et "tout de suite".
Le type me regarde avec une expression que j’ai déjà vue une fois sur un mérou lors d’une plongée en apnée. Je n’ai pas d’autres options, il n’y a aucun charisme qui émane d’une bouche qui bafouille une langue étrangère, mes mots doivent sortir tout traduits de la bouche de ce local. 

Rendu au guichet, le type entame une requête molle et obséquieuse, quasiment chuchotée à laquelle j'aurais mis moi-même un terme à mi-parcours si la guichetière ne s’en était pas chargée.

«No se puede»

Le pauvre bougre me fait maintenant face et m’explique qu’elle lui a proposé de passer l’immigration pour sortir fumer. Ce qu'il fit, sous mon plus lourd regard réprobateur.

24 h 00 plus tard, j’atterris à Santiago où l'hôtesse de guichet m’annonce qu’il va certainement me falloir repayer mon billet pour l’Australie. Je lui érige un doigt de suspension au nez et sors fumer une clope.

Le soir venu, assise sur le lit de mon auberge, je passe en revue les options très limitées qui s’offrent à moi. Je n’ai pas l’argent pour acheter un nouveau billet d’avion pour l’Australie. Je ne peux donc plus suivre le plan initial qui était d’y retourner et profiter de la fin de mon visa pour refaire rapidement de l'argent. En fait, il ne me reste même pas de quoi quitter l'Amérique du Sud. Le Chili étant le pays le plus riche du continent, je n’ai pas intérêt à en bouger. Je n’ai plus qu’à trouver un restaurant dans lequel faire la plonge le temps d’apprendre correctement l’espagnol. Ensuite, j’aviserai pour gagner de quoi continuer le voyage.

« Bon, je suis dans ton pays pour un moment… Je peux venir vivre chez toi quelques jours ?» J'adresse cette question à Ivan, un très bon ami rencontré en Australie, la raison principale de ma visite au Chili. Prévenu de mes déboires, il m’a fait la surprise de venir me chercher à l’aéroport de Santiago.

Douze heures plus tard, j’étais dans un avion pour l'Australie aux côtés d’un Maorie obèse qui rentrait en Nouvelle-Zélande. Il avait accepté de céder sa place supplémentaire requise pour le confort de son voyage à une petite Française distraite qui avait loupé son avion. Grâce à sa générosité exceptionnelle (car il s’agit de 17 h 00 de vol), j’ai pu regagner l’Australie, avec uniquement mes repas en frais supplémentaires.

Lorsque l'hôtesse de guichet m’a appelé pour m’annoncer qu’ils m’avaient finalement trouvé une place sur un autre vol, je n’ai même pas éprouvé de soulagement. Avec un peu de bouteille, on se fait une raison à tout en un temps record. Finalement, rien n’est une fin ni un échec, tout est un début, le début d’autre chose.

Et l’aventure continue...

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