Les dents de la forêt

Les dents de la forêt

Le pêcheur n’a de cesse de m’expliquer qu’ici, nous sommes livrés à nous-mêmes, dans une des natures les plus hostiles au monde…

Margaux

Margaux

Patronne de cette plateforme, Rédactrice / prof indépendante de langues. 1m70, 56kg, Lion ascendant cancer…

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C’est le septième jour, je le sais, même si le repérage dans le temps est rendu difficile par les multiples levers et couchers imposés par le métier. Ici, le début et la fin d’une journée deviennent un concept très dur à définir. Toutefois, je sais qu’une semaine vient de s’écouler sur cette eau opaque comme le lait, dans laquelle l’épaisse mangrove enfonce ses racines comme de longs doigts crochus. 

Ce soir, c’était mon septième coucher de soleil sur le golf de Carpenteria, au nord de l’Australie. Il est deux heures du matin, mon réveil a sonné, c’est l’heure d’aller relever les filets qu’on a posés plus tôt dans la mangrove. Je manque de perdre l’équilibre au moment de passer mon pantalon, le petit chalutier tangue vigoureusement sous l’effet de la houle. Il semblerait que le temps se soit levé pendant mes glorieuses trois heures de sommeil. Dehors, sur le pont, Alan s’agite. Il paraît soucieux. Je le rejoins machinalement. Lorsque je pousse la porte de la cabine climatisée, la nuit noire m’enveloppe immédiatement d’une étreinte moite et suffocante. L’air épais et brûlant peine à rejoindre mes poumons. Mon corps se met presque aussitôt à suer. 

“All good? suis-je curieuse de savoir, aussitôt rendu au flanc de mon pêcheur. 

— Non, il y a une tempête qui se lève, il  faut ramener les filets sur le bateau où ils vont être endommagés.” 

Nous avons deux méthodes pour ramener le King salmon à bord : le chalut, qui est le filet principal du bateau. Il descend trois à quatre fois par tranche de vingt-quatre heures et doit être relevé toutes les deux heures. Armée de mon crochet, ma tâche principale est de le vider de ses saumons et aussi de la pêche indésirable, qui se trouve être en grande majorité une collection déconnante de requins-scies ; marteaux ; bouledogues ; léopards, et des raies de toutes les tailles et familles.

Il y a aussi les filets de rive que l’on tend entre deux palétuviers depuis une petite barque. 

Le chalutier est à l’ancre au bord de cette vaste forêt immergée qui s’ouvre sporadiquement sur des rivières dégagées. Nous ne pouvons nous engager qu’en barque, sur leur lit calme, dans le noir presque complet. Nous utilisons seulement une petite lampe torche que je balaie de gauche à droite pour repérer la berge et ainsi éviter de nous échouer sur d’énormes racines. Alan ne veut utiliser les lumières principales de l’annexe qu’en cas de besoin absolu afin d’en économiser les batteries. Il n’a de cesse de m’expliquer qu’ici, nous sommes livrés à nous-mêmes, dans une des natures les plus hostiles au monde, à environ quatre-vingts miles, soit huit heures de navigation et cent-quarante-quatre kilomètres du premier bled pourvu de civilisation. Karumba est un village de pêcheurs et ne compte que cinq-cents habitants si l’on arrondit à la centaine supérieure. 

La pire menace, ici, sont les crocodiles. D’après mon vieux pêcheur, ils ont tout le loisir d’atteindre les six ou sept mètres de long dans ces mangroves. Ils sont nombreux et malins. Ils ont emporté certains de ses amis marins rendus trop confiants par les années d’expérience. Aussi, Alan, à soixante-dix ans, redouble encore de vigilance à chaque instant. 

“Le premier jour, ils observent à distance. Le deuxième jour, ils notent tes habitudes. Au troisième jour, tu descends dans ta barque comme tous les jours, au même endroit, mais cette fois, ils t’y attendent.” me raconte Alan. 

C’est pourquoi nous ne restons jamais plus de quarante-huit heures au même endroit. Je n’ai donc jamais vu de crocodile ici. “Mais eux, ils te voient”, me répond toujours Alan. En revanche, je les entends, surtout la nuit. Leurs grognements caverneux ajoutent au concert des musiciens de cette jungle immergée. 

Ce soir, on n'entend pas grand-chose à cause du vent. Alan est affairé près de l’échelle, il prépare le départ pour la mangrove afin de sauver les filets. La lumière donne des contours sombres et incertains à la forêt à demi engloutie par la marée. Elle a des allures de côte, proche et rassurante. J’ai déjà fait allusion à ce sentiment auprès d’Alan. 
“Ne prends surtout pas cette forêt pour la côte, c’est le dernier endroit où tu as envie d’aller. Quoi qu’il t’arrive ici, tu ne dois jamais quitter le bateau, s'était-il empressé de me répondre. De toute façon, avait-il ajouté, tu ne pourrais même pas nager jusqu’à là-bas. L’espérance de vie dans ces eaux n’est que de quelques minutes.” 
Un rapide calcul de ce que je retire des filets sur une pêche de deux heures ne me permet pas de douter de la véracité de ce pronostic. Après chaque séance, même si je porte des gants, je dois me laver les mains consciencieusement à cause des résidus de méduses. 

“Si tu oublies et que tu vas aux toilettes, au moment de te torcher, ton cul se transformera en choux-fleur” avait expliqué Alan, parlant surement d’expérience.

Ce soir, mon crocodile Dundee à moi est d’humeur moins taquine. Son visage est fermé, ses rides semblent creusées davantage. Je ne l’avais jamais vu soucieux auparavant.  
J’attache mon couteau à ma ceinture et ramasse mes cheveux sur le dessus de ma tête à l’aide d’un élastique. Je me prépare à descendre l’échelle pour rejoindre la barque qui convulse en contrebas, sur des vagues noires. Alan interrompt aussitôt ses préparatifs et m’assène sèchement : “Tu ne vas nulle part.” Sa main disparaît dans le fond de sa poche pour en sonder frénétiquement le contenu. Il en sort un morceau de papier sur lequel je découvre une série de chiffres et de lettres. Des coordonnées GPS. 
“Ça secoue trop, tu ne montes pas sur la barque. Je vais partir récupérer les filets seul. Si je ne suis pas revenu dans deux heures, (il tapote la main dans laquelle je serre le papier qu’il vient de me remettre) tu as ta position. Tu appelles Mike avec le téléphone satellite, c’est un ami, tu lui dis que je ne suis pas rentré, il viendra te chercher en moins de dix heures. Fais-lui mes amitiés.”

Il s’engage sur l’échelle, son corps disparait, je ne vois plus que sa tête qui me lance :  “Quoi qu’il arrive, ne quitte pas le bateau. Si tu descends, c’est la mort assurée. Accroche-toi bien à ce chalutier.” termine-t-il en regardant ses pieds pour viser la barque.” 

J’entends le bruit sec de ses bottes qui heurtent le plancher vaseux. Je me penche par-dessus bord pour le voir partir. 
“Et éloigne-toi du bord, tu peux te faire surprendre par une vague et basculer.” Il balaie l’air avec un bras pour appuyer son ordre. Je recule. Pendant un instant, je suis des yeux la petite luciole de sa lampe torche qui sautille sur l’eau et s’enfonce dans la mangrove. Bientôt, il n’y a plus que la nuit, épaisse comme l’air, qui appuie sur mon encolure, et le relief incertain de la forêt de la mort éclairé par la lune. 

Il est deux heures trente. Ça pue. Bien qu’Alan ait nettoyé le pont, le t-shirt de travail que je viens de remettre refoule des effluves tièdes de tripes de poisson et de sueur qui se mélangent aux odeurs de gazole qui émanent constamment du vieux chalutier. Ce tableau écœurant est recouvert d’une nappe lourde et humide de chaleur, le tout remué abondamment par une houle vigoureuse. 

Comme un chien laissé par son maître ou un enfant déposé à l’école pour la première fois, je ne parviens pas à quitter l’échelle devant laquelle j’ai envie de chouiner jusqu’à ce que mon pêcheur revienne. Je pourrais retourner dans la cabine, au frais et au sec, repasser des vêtements propres et pourquoi pas, même, me recoucher. Je tombe de sommeil et j’ai devant moi deux heures de pause inespérées pendant lesquelles je n’ai pas à démêler de requins, trancher de gorges ou nettoyer de tripes. Mais il y a quelque chose d’invisible qui mord ma poitrine : l’angoisse. 
Je place le morceau de papier avec mes coordonnées GPS dans la poche la plus sûre de mon short maculé de vase et de sang. Puis, ne sachant que faire, n’ayant envie que de revoir le jour et mon vieux pêcheur, je prends siège à la table du pont. De là, je serai aux premières loges pour voir Alan revenir. C’est ainsi que j’entrepris d’attendre le plus intensément du monde. Je ne m'interromps que pour allumer une cigarette roulée de temps à autre. 

Les instructions étaient claires, le chalutier robuste et les deux heures n’étaient pas écoulées, aucune raison de se faire du souci. Le réconfort de cette pensée me permet de somnoler, sans m’en apercevoir, et malgré la chaleur qui fait perler des gouttes de sueur de mon front. 

Les songes informes du sommeil se dissipent brutalement à la première vague plus haute que les autres, ma tête manque de heurter la table. Je reprends conscience dans la même nuit, le même jour, la même galère. 

Sans m’en rendre compte, je repars entre songe et réalité. 

Il y a très peu de fond, je m’en suis rendu compte lorsqu’Alan m’a demandé, en début de semaine, de sonder avec un bâton. J’ai d’abord cru à un bizutage, mais son air était si sérieux que je m’étais finalement exécutée. Très embarrassée, je m’étais penchée par-dessus bord et avais enfoncé cette baguette de bois encochée de traits dans l’eau marron. Ma surprise fut telle, de toucher le fond presque aussitôt, que j’en eus des frissons. Soixante centimètres à peine.

À nouveau, ma tête dégringole de la paume de ma main, je suis brutalement ramenée sur le pont, dans la nuit, les vagues et la mangrove.
Le bateau tire sur son ancre, la vase laisse au chalutier le loisir de dériver. Une crampe me presse l’estomac. Et si j’étais projetée contre la mangrove pour y chavirer ? Ou bien emportée au large ? Pendant une seconde, j’ai du mal à déterminer ce qui serait le pire. Sans doute chavirer et transformer le chalutier en buffet froid. Je me reprends et me redresse aussitôt, je suis trempée de sueur. Je reste un moment immobile sur le pont pour évacuer les restes de sommeil qui m’embrouillent l’esprit. Je me balance de ma cuisse gauche à ma cuisse droite pour compenser la houle. La houle, ce mouvement ensuquant et soporifique, rend l’espace-temps informe et élastique. 

Depuis combien de temps suis-je debout, perdue dans ma valse solitaire ? Surement plus longtemps que je ne voudrais bien l’estimer. Je m’ébroue comme un animal et me dirige vers l’ancre pour un contrôle visuel. Au passage, je jette un coup d'œil à la mangrove, toujours à distance raisonnable. Ce n’est pas bien compliqué, si je dérive trop, je démarre le moteur, je relève un peu l’ancre et je replace le vieux chalutier en sécurité. Je peux recommencer ce manège toute la nuit. 

Une chose après l’autre, un peu d’ordre dans mes pensées, et voilà que l’anxiété et l’angoisse disparaissent au profit d’un pragmatisme salvateur. 

J’ai lu un jour une phrase dans un bouquin : “L’anxiété, c’est l’esprit qui va plus vite que la vie.” Jusqu’ici, tout va bien. Un coup d'œil à ma montre, cela fait une heure et trente minutes que le vieux loup de mer est parti. Tout va toujours bien. Il me reste encore une demi-heure avant d’être autorisée à me faire du souci, si tant est que se faire du souci soit d’une aide quelconque. J’abandonne temporairement mes élaborations de plan B, comme si je me délestais d’un sac à dos. Mes épaules respirent tout à coup beaucoup mieux. Comme dépitée par son échec, la météo semble aussi se calmer. Le vent tombe, je distingue à nouveau le bruit de la nuit de ce no man’s land aquatique, ainsi qu’un bourdonnement au loin. C’est un moteur. C’est ce bon vieux pêcheur que les vagues n’auront pas réussi à faire passer par-dessus le bord. Les crocodiles devront manger autre chose cette nuit. 
Une cigarette au bec, je passe à l’arrière pour le voir arriver. Pendant qu’il me rejoint, en aboyant des ordres dans le lointain, je repense à cette nana de l’agence de travail.

La saison était morte, il n’y avait pas de boulot, si ça continuait, j’allais perdre mon visa. J’avais demandé s’il n’y avait pas du travail à pourvoir sur la mer, car en mer, c’est toujours plus ou moins la saison, non ? Non sans m’avoir reluqué, un peu amusée par-dessus ses lunettes, elle m’avait répondu qu’ils n’envoyaient personne sur les chalutiers. 
“Ça ne marche pas avec les assurances. On peut vous trouver du boulot dans les fermes, mais si vous partez en mer, vous le faites seule, personne ne vous couvrira. D’ailleurs, à titre personnel, je vous déconseille de vous y engager, c’est très dangereux. Surtout que vous êtes une jeune femme, et pas une bien épaisse.”

Je comprends indubitablement le point de vue de ces escrocs d’assureurs. Ici, on aurait vraiment besoin d’eux. Ce ne serait pas rentable, comme cette semaine entière en mer à cause du mauvais temps.  À peine une poignée de cacahuètes à se mettre en poche, et des histoires à raconter.

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Margaux

"La terre des poules" enfin dispo !

Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.

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