L'erreur mortelle
La commissure de ses lèvres ridées est tournée vers le sol et son regard fou furieux est plus intense encore que celui qu'arborerait Philippe Etchebest s’il découvrait un poil pubien dans une soupe à l’oignon.
Dehors, le bush australien est plongé dans l’obscurité. Je suis épuisée par une journée de travaux manuels sous le soleil infernal du désert. Je remue les pommes de terre dans leur poêle, le regard dans le vague, lorsqu’une crampe violente me mord les entrailles.
« Les poules ! J’ai oublié de fermer leur enclos !»
Le mouvement rotatif machinal que j’opérerais jusqu’alors avec ma cuillère en bois s’est brusquement arrêté. Je suis pétrifiée, les yeux écarquillés et les oreilles bourdonnantes du sang qui afflue soudain rageusement dans mes vaisseaux. Depuis le salon me parvient le flot monotone du présentateur des informations locales diffusées par le poste de télé poussiéreux du vieux fermier. Je distingue le cliquetis métallique d’une canette de bière que l’on presse et quelques jurons marmonnés en réponse au discours d’un délégué aborigène.
Il est peut-être encore temps de réparer discrètement mon étourderie. La poche d’acide libérée par le choc ne s’est toujours pas dissipée. Mon estomac brûle encore tandis que je progresse sur la pointe des pieds dans le couloir de l’entrée.
Jusqu’ici, tout va bien, si je suis surprise je peux encore faire mine de me rendre aux toilettes.
Mon cœur s’emballe au contact rugueux de la poignée de la contre-porte en treillis métallique. Mes yeux se plissent à l’idée qu’elle couine. Je me faxe dans l’entrebaillement que j’ai silencieusement créé. Lorsque mes semelles rencontrent enfin la terre battue du chemin, je m’élance comme un cabri en fuite jusqu’à l’enclos des poules. La lune n’est qu’un terne croissant ce soir, je ne distingue pas grand-chose mais il m’est impossible de m’éclairer sous peine d’attirer le regard du cul terreux de la brousse qui attend son dîner devant la télé. Je progresse à l’aveugle dans le néant lumineux du désert. Je débarque dans le poulailler avec non moins de délicatesse qu’une colonne d'assaut du GIGN. Dans l’obscurité, je tâte brutalement les croupions perchés. Le compte est bon. Je referme le grillage sur les caquetements outrés de ces dames. Je regagne la ferme le dos courbé, tel un poilu dans sa tranchée. Je distingue la lumière du perron, les patates n’auront peut-être même pas eu le temps de cramer. Mais je suis soudain foudroyée en plein champ. Un spasme horrible secoue mon corps avant de le figer dans l’expression de l’horreur la plus pure. Sur la troisième marche du perron, dans le rectangle de lumière ocre de l’entrée, se détache la silhouette sèche de l'acariâtre personnage qui m’emploie. Ses poings sont sur ses hanches, la commissure de ses lèvres ridées est tournée vers le sol et son regard fou furieux est plus intense encore que celui qu'arborerait Philippe Etchebest s’il découvrait un poil pubien dans une soupe à l’oignon.
Le silence de l’outback est brisé par un puissant gargarisme :
"Get your bloody carcass back inside, you drongo!"
« Rentre tes fesses à l’interieur, abrutie !»
Je file comme une flèche entre ses jambes et me précipite à la cuisine d’où je subis la sauce qu’il n’avait pas terminé de me mettre.
"Ya forgot to shut the chook pen and I’ll lose the lot of 'em, but ya go out there at night with them bloody pathetic little pins of yours and I’ll lose a whole human being! Be a bird-brained galah one more time and I’ll sack ya on the spot. But don't you dare having me to luggin’ your bloody carcass back to town, ‘cause that’s what’s gonna happen, ya drongo! The Browns’ll have ya !"
« T’oublie de boucler le poulailler et je m’fais becqueter tout le cheptel, mais si t'y vas en pleine nuit avec tes foutues petites cannes d'asticot, c'est un être humain que je vais perdre ! Refais-moi le coup de la cervelle d'oiseau encore une fois, je te vire sur-le-champ. Mais t’as pas intérêt à me faire trainer une macchabée jusqu'à la ville ! Parce que c'est ça qui va arriver, espèce d’abrutie ! Les serpents bruns auraient déjà dû te chopper !»
Comme je propose la même répartie qu’un lapin pris dans les phares d’un Nissan Patrol, le vieux fermier me questionne :
"You right? Ya bitten? No?”
« ça va ? Tu t’es pas fait mordre au moins ?»
Je secoue la tête de gauche à droite.
“Then get back to it. How come tea is not ready yet? Do I have to bloody well do it myself?"
« Alors retourne au boulot ! Comment ça s’fait que le dîner soit pas prêt ? Faut que je fasse tout dans cette baraque ?»
Si cela vous a plu, soutenez le projet ! Abonnez-vous GRATUITEMENT (abonnement touriste) pour accéder à toutes les brèves ainsi qu'aux histoires audio.
Optez pour la formule payante (abonnement explorateur) pour avoir accès aux guides, aux essais ainsi qu'au téléchargement gratuit de tous les livres de la plateforme.
Merci infiniment de rendre ce projet vivant !

"La terre des poules" gratuit pour les abonnés explorateur :)
Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.
Découvrir