Le cycliste redondant
À mesure que le fou se rapproche de nous, un sentiment encore plus dingue de familiarité me saute dans le ventre. Ces cheveux blonds, ce visage rond… C’est lui !
Broom, Australie-Occidentale,
Je viens d’investir la couche du haut du lit superposé d’une chambre de 12 dans un hostel blindé. Je ne connais encore personne. Mes fesses ont rejoint le carrelage tiède de la chambre et mes doigts balaient aléatoirement les cordes de ma guitare.
“That’s a cool guitar, can I try it ?”
“Elle est cool ta guitare, je peux l’essayer ?”
Une paire de tongs est apparue devant moi. Je laisse mes yeux remonter le long des jambes nues recouvertes de poils blonds jusqu’à rencontrer le regard bleu d’un Finlandais.
“Sure, why not”
“Ouai, pourquoi pas”
Il gratte une impressionnante suite d’accords qui me fait m’extasier. Humblement, le musicien m’explique qu’il ne s’agit que de simples transpositions qu’il peut m’enseigner. Ce n’est évidemment pas aussi simple. Je galère abondamment.
“Where do you come from ?”
"D'où tu viens ?"
S’ensuit le traditionnel échange de banalités jusqu’à ce qu’il me révèle avoir acheté un vélo pour pédaler seul de Broom jusqu’à Darwin par la Gibb River Road. Un impressionnant voyage de presque 1800 kilomètres sur une piste que seuls les 4x4 peuvent emprunter, équipés au minimum de deux roues de secours. (Cette information d’aspect aléatoire aura toute son importance plus tard.)
L’échange se termine aussi spontanément qu’il avait démarré. Le Finlandais disparait dans la foule des inconnus qui vont et viennent dans l’hôtel.
Quelques jours plus tard, j’embarque pour un road trip avec huit amis rencontrés sur place. Ma fine équipe et moi-même montons à bord d’un Toyota Hilux Surf surchargé et d’un Nissan Patrol surélevé. Nous nous embarquons sur les pistes mythiques de la Gibb River Road pour 1800 km de cailloux et de sable, avec seulement un pneu de secours par véhicule et aucun réseau téléphonique.
Nous sommes sur le parking de l'hôtel blindé de Broom, sur le point de partir à l'aventure. Un dernier message est envoyé à nos familles pour les prévenir du départ et surtout de notre silence radio imminent pour les semaines à venir.
Déjà quelques jours de progression sont derrière nous. La rivière est le seul moyen d’entretenir notre hygiène. Il faut économiser l’eau potable et même la nourriture. Le Patrol doit rouler loin devant afin d’éviter de saturer de poussière ocre les filtres à air du Hilux qui suit. Nous nous arrêtons souvent pour réunir le convoi, revoir les plans, partager le déjeuner ou échanger une cigarette roulée.
Ce jour-là, nous étions, comme à l’accoutumée, réunis sur le bord de la piste, les visages rouges de terre et un sourire béat jusqu’aux oreilles, lorsque de la poussière encore en suspension en l’air, émerge un cycliste. La stupeur saisit notre groupe. Comment peut-on pédaler sur une telle distance et dans un cadre aussi hostile ? À mesure que le fou se rapproche de nous, un sentiment encore plus dingue de familiarité me saute dans le ventre. Ces cheveux blonds, ce visage rond… C’est lui ! C’est le Finlandais à la suite d’accords soi-disant faciles. La coïncidence incroyable de cette réunion fortuite nous arrache quelques cris et quelques bonds hystériques. Hélas, il ne peut s’attarder à nos côtés, il lui faut atteindre le lieu de son prochain campement avant la nuit. Il repart sous nos acclamations, nous décapsulons une bière pour l’occasion.
Trois jours plus tard, c’est la panne sèche. Nous n’avons plus d’alcool ! Il faut dire que si nous économisions l’eau, cette faveur n’était pas accordée au rhum. L'ennui, c’est que le jour de mon anniversaire arrive à grands pas. Nous sommes le 24 juillet 2017, le 26 nous célébrerons mes 29 ans, le gosier sec. Pendant 48 heures, nous arrêterons absolument tous les véhicules croisés sur la piste. On ne rencontre pas grand monde au milieu de nulle part, en revanche, lorsqu’un 4x4 montre le bout de son parechoc, il s’arrête immédiatement à la moindre sollicitation. C’est ainsi que nous reconstituâmes notre stock de spiritueux directement depuis le coffre de nos généreux confrères de piste.
C’est le soir de mon anniversaire, nous sommes stationnés en bord de piste dans l’attente du retour de la voiture de tête partie en repérage. Dans quelques instants, elle réapparaitra et nous guidera jusqu’au site de la célébration. Mais ce n'est pas son énorme truffe de métal qui se pointe en bout de piste. Il s’agit de… il s’agit du… cycliste ! C’est encore lui, il n’y a aucun doute ! C’est dans la clameur de l’habitacle en délire qu’il nous croise pour la deuxième fois au milieu de nulle part. Nous lui proposons de se joindre à nous pour mon anniversaire, mais cela lui est impossible. Il lui faut toutes ses forces pour repartir à l’aube.
Au matin, notre fine équipe, encore embuée par les excès de la veille, reprend la route. Je suis à bord du Patrol et nous sommes stationnés en bord de piste pour attendre le Hilux qui traine derrière. Un véhicule émerge enfin de la poussière, lentement mais sûrement, sur ses deux uniques roues, c'est… encore lui !
“Mais comment ça se fait que je vous croise partout ?” S'étonne-t-il arrivé à notre hauteur.
Nous lui offrons de l'eau et des bananes qu'il récupère avec joie. Il faut dire que ce n’est pas évident de se ravitailler dans les parages. Nous nous sommes nous-mêmes retrouvés à court de vivres la semaine dernière et avons dû sauter quelques repas.
Cette fois c’est certain, les adieux sont définitifs. Il met un coup de pédale et disparait pour toujours.
Trois jours plus tard, alors que nous roulions tranquillement sur une jolie piste, le pneu arrière gauche du Toyota nous fait sa révérence. Et une révérence plutôt spectaculaire. On aurait dit que la gomme avait fondu autour de la jante. La petite équipe s’immobilise et s’affaire au remplacement de la roue.
On repart.
Quelque kilomètres plus tard, une détonation m’arrache un cri de surprise. Cette fois, c’est la roue avant gauche qui nous quitte. Seulement voilà, comme susmentionné, nous n’avions qu’une roue de secours par véhicule au lieu des deux recommandées, et nous n’avions aucun réseau. Tout le monde sort du Toyota. À nouveau, le pneu est complètement déchiqueté et forme des lambeaux qui pendent autour de la jante. Alors que nous observons le désastre dans un cercle circonspect, un individu émerge brusquement des fourrés. C’est un homme qui débarque seul et à pied depuis la broussaille du bas-côté, au milieu de nulle part.
“Guys! I heard the explosion, I came to see what it was and… It’s you again?”
“Les gars, j’ai entendu l’explosion, je suis venu voir ce que c’était et… c’est encore vous?”
C’était encore nous, mais c’était surtout encore lui ! Le cycliste Finlandais ! À pied cette fois. Son vélo avait été largué dans le bush duquel il émergeait lui-même, il avait campé là et notre pneu avait choisi d’exploser bruyamment précisément à dix mètres de sa tente. Lorsqu’il nous quitta à nouveau cette fois-là, ce fut belle et bien la dernière fois que nous le vîmes. Quant à nous, nous n’allâmes nulle part. Nous fûmes forcés de camper au bord de la piste.
Au matin, une équipe de secours fut formée, composée du propriétaire du Hilux, du conducteur du Patrol et de trois autres membres du groupe. Ils partirent en direction de la première ville avec la mission d’y récupérer une roue pour le Hilux et prévenir nos familles que tout allait bien. Les quatre autres membres furent laissés sur place avec de l’eau, de la nourriture mais aucune ombre. Étrangement, ce fut pour moi un des meilleurs moments de voyage. Allez savoir pourquoi. Peut-être le baroudeur est-il simplement masochiste.
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