Margaux Margaux

La monnaie de ma pièce

Ou le jour où je vis ma foi en l'humanité partiellement restaurée.

La monnaie de ma pièce

Sulawesi Central, archipel tongian

Il n’y avait aucun signal sur ce réseau d'îles. Aussi, lorsque nous y débarquâmes, il nous fallut tâtonner comme en l’an de grâce 1880. Nous échouions sur les plages des auberges et allions y demander l'asile tout en courant le risque de s’y voir refuser la pension si l’établissement s’avérait complet. Nous effectuions ce manège à bord d’une embarcation aux allures de libellule avec sa coque étroite et son moteur de pompe agricole fixé au bout d’une longue perche et opéré depuis l’arrière de la barque, telle une longue queue. 

Enfin, un hôte nous salua depuis le rivage comme pour nous signifier sa bonne disposition à nous loger. Nous effectuâmes les derniers mètres qui nous séparaient du plancher des poules avec nos paquetages sur le sommet du crâne et de l’eau jusqu’à la ceinture. 

L’électricité était un luxe dont nous ne jouissions qu’avec parcimonie, mais surtout très sporadiquement, voire imtempestivement. Nous loupions constamment ses maigres fenêtres de diffusion. Aussi, il nous était difficile de charger nos électro-parleurs portatifs, de toute manière inutilisables dans de telles contrées.
Ainsi ce portrait des lieux dépeint, il nous est bien aisé de nous figurer qu’il n’y avait sur place aucun moyen de retirer de l’argent. Nous avions donc rempli nos bourses à craquer avant de nous embarquer pour ce voyage dans le voyage. Ce qui ne fut pas le cas de tout le monde.

Un soir, mes amis et moi-même fîmes la connaissance d’un individu de type mâle caucasien qui s’était aventuré dans ces contrées reculées la bourse mi-molle. En panne de liquidité, il s’était retrouvé dans l’impossibilité de continuer à se beurrer le museau de bintangs tièdes devant la coupe du monde diffusée dans un bouiboui et partiellement rendue inaudible par le vrombissement du générateur. Nous lui avançâmes une somme confortable car il lui faudrait également faire pitance le lendemain et acquérir un billet de retour. Il reprendrait son bateau le surlendemain pour rentrer en Sulawesi central, dont les côtes perméables avaient permis l’infiltration des nouvelles technologies. Il serait alors à même de nous y rembourser. Nous convînmes d'un jour et d'une heure de rendez-vous à la gare maritime. Seulement voilà, en bons Samaritains, nous ne nous arrêtâmes pas à une seule œuvre pie à l’endroit d’un seul homme. Un couple désœuvré s’agitait frénétiquement le long des quais, vociférant son angoisse et son mécontentement. Cette compagnie maritime indonésienne avait délivré des billets pourvus d’une heure de départ qui n’était en réalité qu’un remplissage d’usage aléatoire puisqu’ici les navires ne quittent le port que lorsqu’ils sont pleins. Très peu au fait de ces conventions insulaires du bout du monde, les deux touristes avaient réservé un avion qu’ils louperaient assurément. Sans réfléchir outre mesure, nous leur cédâmes notre place à bord de notre bateau qui s'apprêtait à larguer les amarres après seulement 12 h 00 de retard… Cela leur fut assurément salvateur car leur bateau, devenu le nôtre, ne partit que le lendemain.

Lorsque nous atteignîmes enfin notre lieu de rendez-vous, avec plus de 24 h 00 de retard, nous étions assurés de ne plus y trouver notre emprunteur. Il avait dû nous chercher puis, voyant le jour s'essouffler et plus aucun bateau ne se présenter, il avait forcément poursuivi sa route. Pourtant, dans la foule d'inconnus, je reconnus mon prénom et celui de mon ami. Quelqu’un nous appelait à tue-tête. Là, au milieu des visages étrangers qui se pressaient vers leurs affaires, le regard illuminé d’un inconnu était planté dans le nôtre et il hélait nos deux prénoms à tour de rôle. Rendus à sa hauteur, il nous tendit immédiatement une liasse de rupees. L’argent venait de notre débiteur. Lorsque celui-ci comprit que nous n'arriverions pas à la gare ce jour-là, il prit la décision de remettre l’argent à un local qui, manifestement, besognait au port. L'ouvrier s’est vu remettre l’équivalent de la moitié de son salaire mensuel par un inconnu, avec une description physique du couple d’étrangers auquel il devrait le remettre. Et ce bonhomme avait surveillé le quai avec application et il nous avait retrouvés. Nous restâmes un moment stupéfaits devant le sourire satisfait de celui qui avait rempli sa mission.
Ce jour-là, ma foi en l’humanité fut en grande partie restaurée.

Aidez-nous à nous faire connaitre, PARTAGER ! C'est très important pour nous.
Ou bien soutenez-nous avec l'
ABONNEMENT EXPLORATEUR Accès à toutes les brèves, les podcasts, les essais, les guides et téléchargement gratuit des livres !

Merci infiniment de la part de toute l'équipe !

"La terre des poules" gratuit pour les abonnés explorateur :)

Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.

Découvrir

Partager