La femme et le tracteur
Les 10 tonnes de tracteurs qui grondaient sous mes fesses avançaient inexorablement sur les pistes ensablées de l’outback australien. À ce moment-là, je ne m’étais pas encore rendu compte que je ne me souvenais pas comment l’immobiliser
Dans la charge phénoménale d’information dont l’acariâtre fermier m’avait accablée se trouvait assurément l’emplacement de la commande “arrêt” du John Deere. Les 10 tonnes de tracteurs qui grondaient sous mes fesses avançaient inexorablement sur les pistes ensablées de l’outback australien. À ce moment-là, je ne m’étais pas encore rendu compte que je ne me souvenais pas comment l’immobiliser. J’étais déjà en train d’agoniser de stress à l’idée de ne pas retrouver le point de rendez-vous de la journée de travail, au travers des centaines d’hectares de terrain de l’exploitation bovine, lorsque l’apparition d’un portail asséna à mes nerfs le coup fatal. L’énorme engin de travail s’obstinait à avancer et il s’apprêtait ainsi à emboutir la clôture des vaches.
Voyez-vous, nombre d’engins agricoles fonctionnent selon des principes regrettablement différents de ceux de nos véhicules quotidiens. La pédale de gauche immobilise bien l’engin mais si on la relâche, le tracteur repart. En somme, il roule tout seul. Ce faux frein commande la réduction de la pression hydraulique qui entraine les roues. Il n’y a pas d’embrayage. Pour être grossier, il y a trois fonctions : “Avancer ; arrêter; reculer.” Il est également possible de régler la vitesse de progression et heureusement, celle-ci est actuellement très lente. Mais cela ne me laisse le temps que de fixer désespérément le tableau de bord, non moins fourni que celui d’un Boeing, avec l’espoir de plus en plus distant de retrouver le levier “neutre” et d'arrêter le poids lourd.
Le portail se rapproche.
Dans les 48 dernières heures, j’ai dû apprendre à manœuvrer quatre types d’engins agricoles différents, tout se confond dans une soupe de commandes…
Je freine. Le tracteur s’arrête. J’écarquille davantage les yeux. Où est ce bon Dieu de levier ?
Je sais que dès que j’aurai relevé le pied du frein, les dix tonnes de métal continueront leur chemin vers les frêles planches qui constituent la clôture.
Quelle heure est-il ? Il est certain qu’en plus de ce brutal contretemps qui coutera peut-être la vie à une de ces pauvres vaches, je vais continuer à perdre du temps en me pommant sur ce terrain stupidement immense, au volant de cette sale bête qui s’est émancipée.
Quelle journée de merde qui vient seulement de débuter !
Je sue à grosses gouttes. Il fait déjà 36 degrés.
C’est alors que, dans le désespoir, et surtout la déconcentration, je repense au film que j’ai vu quand j'étais petite. “Les dieux sont tombés sur la tête.” Le tracteur est si lent que j’estime avoir largement le temps d’utiliser la technique d’Andrey Steyn pour son Land Rover qui, au contraire, ne doit surtout pas s’arrêter sous peine de ne jamais plus redémarrer. Je souffle un bon coup, lâche la pédale de freins et saute au dehors. J’apprendrais plus tard qu’un John Deere normalement constitué est censé s’arrêter aussitôt que son conducteur quitte le siège, mais le salopard de l’histoire n’avait pas été mis au courant de la conduite qu’il devait normalement adopter. Je me précipite sur le portail, je l’ouvre, l’immense tas de fer le traverse, je referme derrière lui et saute à l’intérieur avant qu’il ne s’écrase dans un baobab. La technique sera reproduite non moins de quatre fois avant que je ne retrouve le point de rendez-vous auquel mon fermier m’attendait les bras croisés et le regard furieux. Les félicitations pour la débrouillardise dont j’avais fait preuve furent remplacées par une réprimande épicée de jurons de l'Australie profonde.
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Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.
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