Margaux Margaux

Isolation

Mon téléphone rendit l’âme. Ensuite ce fut le noir complet, au milieu du désert.

Isolation

Bien sûr, la nana de l’agence de travail m’avait prévenue. Elle avait même lourdement insisté sur ce que je n'avais quand même entendu que d’une oreille. L’isolation sera intense.
Cette ferme bovine est larguée dans un coin très reculé du pays : l’outback australien. Il faut imaginer des baobabs, de la poussière ocre et pas âme qui vive. C’est là que je vivrais et travaillerais aux côtés d’un vieux fermier rustre et acariâtre. J’avais pourtant bien saisi le sérieux de l’affaire, mais il y existe des réalités que l’on ne peut comprendre que lorsque l’on les vit. Ainsi, il me fut impossible de me préparer correctement. 

Il faut avouer que tout est allé très vite. Le Hilux de Lester s’est garé sur le parking de mon auberge et, après une poignée de main, j’ai sauté dans l’habitacle. Une conversation anodine se poursuivit jusqu’au parking du Woolworth où il avait l’habitude de faire ses courses. J’ai bien noté que le caddie débordait et le vieux fermier m’a même plusieurs fois demandé, de ses voyelles nasillardes les plus rappeuses, si j’avais bien tout ce qu’il me fallait. 

“Je ne fais les courses qu’une fois par mois !” avait-il précisé. 

Je me rappelle clairement avoir poussé des onomatopées de surprise en découvrant le frigo et le congélateur en fonctionnement dans le coffre de son 4x4. Nous y avions rangé tous les produits frais. Mais cela ne fut pas suffisant pour que je réalise clairement. 
Pendant plus de quatre heures, on ne vit défiler que des pistes rouges, de la poussière et quelques kangourous. Il fallut encore compter trente bonnes minutes depuis le portail de son terrain avant d’atteindre la porte de sa maison. Et puis ça y était, nous étions enfin rendus au milieu de nulle part. 

J’eus droit à trois jours de formation intensive sous un soleil rageur, durant lesquels je me rendis compte de l’ampleur du rien environnant, mais toujours pas suffisamment. 

Après quatre journées de huiclos avec mon fermier, j’eus soudain une prise de conscience. Je ne trouvais plus mon sachet de filtres pour cigarettes roulées que j’étais persuadée d’avoir d’avance quelque part dans mon sac à dos. Je tâtai mon avant-dernier paquet de tabac déjà bien maigrichon. J’eus une crampe d’estomac.

“We'll go back to the city in about 3 weeks and half.” (nous retournerons en ville dans environ trois semaines et demi) m’expliqua Lester.

Exactement, je le savais. Seulement savoir n’est pas intégrer. J’avais mal estimé. 

À partir de ce jour, je fus accablée d’une sorte de claustrophobie, entourée pourtant d’un espace infini, mais dont j’étais néanmoins prisonnière. 

Cette nuit-là, en allant me coucher, j’eus une autre réalisation. Allongée dans mon lit, je voyais, imprimée sur mes paupières fermées, la signalisation GPS émise par mon téléphone, comme un grain de sable dans le désert.

Au matin, le fermier s’en allait, me gratifiant de ses excuses les plus sincères. Il devait absolument se rendre au chevet de son ami blessé à 700 km de là. Pendant son absence estimée à quatre jours, je dus m’occuper seule de la ferme. 

Le soir qui suivit son départ, un orage terrible éclata. Le spectacle de lumière fut impressionnant. Le bush, vaste étendue déserte avalée par l’obscurité, se voyait sporadiquement rendre ses reliefs et couleurs orangées au gré des éclairs puissants qui déchiraient les cieux.  Les plombs sautèrent aussitôt. Il me restait à peine assez de batterie sur mon téléphone pour passer un coup de fil au fermier, mais il n'eut pas le temps de m’aider à dénicher ni lampes torches ni fusibles. Mon téléphone rendit l’âme. Ensuite ce fut le noir complet, au milieu du désert. En tâtonnant, je finis par mettre la main sur les reliefs rectangulaires d’une Wonder, mais sa grosse pile aux deux languettes était manquante. 

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