Margaux Margaux

Georges de la jungle

J’étais certaine d’avoir vécu les grandes découvertes de ce genre à ces âges inconscients et crédules qui privent de l’extase ou bien de son souvenir. Mais non, me voilà gratifiée d’une expérience d’enfant à l’âge adulte…

Georges de la jungle

J’ai pleinement pris conscience de l’ampleur de l’humidité que renferme la jungle de Daintree, au nord de l’Australie, lorsque j’ai voulu faire ma lessive. Un puits de soleil traversait l’épaisse végétation et il s’agissait d’aller y étendre son linge du début jusqu’à la fin de sa courte durée d’émission journalière. Même de cette manière, le linge ne sèche jamais vraiment et tout porte l’odeur brulante et tonitruante de l’huile essentielle d’eucalyptus, ou bien l'exaspérant remugle de son adversaire : le moisi.
Le moisi … il est partout autour de nous. Il ronge les livres, les textiles, les appareils électroniques… À mon arrivée au centre de préservation des renards volants, au cœur de la forêt de Daintree, Shirley m’avait remis un paquet de sacs congélation à zip pour y ranger mes affaires. Shirley, c’est la maîtresse des lieux et elle s’occupe de soigner les chauves-souris géantes qu’on appelle les renards volants. Elle partage cette passion depuis quarante ans avec William, son mari. Ce dernier s’est installé depuis le début du repas devant le ventilateur chargé de brasser l’air moite et brûlant ainsi que les effluves aigres et écœurantes de ses chemises, certainement mouillées depuis 1994. Les chauves-souris monumentales (de la taille d’un chat) qui vivent dans la cuisine ne sont pas en reste en termes d’émanations. Mais pour une raison inconnue, leurs odeurs me dérangent moins. Certainement parce qu’elles sont mignonnes avec leur fourrure épaisse, leur long museau et leurs grands yeux brillants comme des billes noires.

Je suis dans la cuisine, chargée de préparer la salade de fruits de ces dames sous leurs regards impatients. Tous les fruits exotiques inconnus que je leur découpe sont préalablement pelés car elles ne peuvent pas digérer les aliments solides. Ces vampires des vergers se contentent d'en sucer le jus avant de recracher les matières solides directement sur le sol de la cuisine.

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Aujourd’hui, pour la première fois, on me demande d’aller vider les épluchures ainsi que les crachas de chauve-souris, dans le compost, derrière la maison.
Je pousse la porte et descends le perron en bois. Je fais quelques pas sur le sol humide de la jungle en direction du réceptacle rectangulaire en planches vermoulues. C’est à ce moment que mon regard incrédule et ahuri rebondit sur les contours d’une chose colorée non identifiée. Je fais un bond en arrière. Il me semble qu’une poche d’acide s’est crevée dans mon estomac, mes poils se dressent, mon cœur s’accélère tandis que mes yeux sont toujours incapables d’envoyer une information claire à mon cerveau. Mais que diable suis-je en train de regarder ?

Il nous arrive à tous de voir un animal pour la première fois. Le choc ou bien l’émerveillement de la première rencontre est souvent terni par les photos, les dessins ou bien les vidéos grâce auxquels on les a découverts. Il est un peu plus rare de voir un animal pour la première fois sans en avoir jamais entendu parler auparavant. Et il s’agit dans ce cas-là d’insectes ou bien d’oiseaux de petite taille. Lorsque l’on atteint l’âge adulte, les très gros animaux ne nous sont plus étrangers. Que nous les ayons déjà rencontrés ou bien simplement vus dans un reportage animalier. Il n’existe pas sur Terre d’animaux de taille humaine dont on n'aurait jamais entendu parler. Pourtant… je n’ai aucune connaissance de l’animal aussi grand que moi qui me regarde de ses yeux ronds. Cette chose semble s’être trompée d’époque, ou bien a-t-elle survécu à l’extinction des dinosaures ? Sur sa tête se dresse une crête brune et épaisse qui semble être faite de corne dure. Un bec pointu sépare deux joues à la peau fine et fripées d’un bleu turbo si vif qu’il pourrait briller dans le noir. De sa gorge coulent deux longues lamelles de peau rouges à la manière d’un dindon. Son long cou commence par une section de chair de poulet d’un jaune vibrant, avant de se fondre dans une épaisse masse de poils noirs qui englobe toute la partie supérieure de son corps à la forme d’ogive. Comme plantées dans cette pelote de poils, ou plus exactement de plumes très fines et longues, émergent deux cuisses épaisses et écailleuses qui surmontent une paire de genoux pliés à l’envers et terminées par deux pattes de trois orteils d’un diamètre impressionnant. Chacun de ces énormes orteils de vélociraptor possède une griffe monstrueuse. Je reste un instant immobile, les mains portées à ma bouche comme pour étouffer un cri silencieux. J’étais certaine d’avoir vécu les grandes découvertes de ce genre à ces âges inconscients et crédules qui privent de l’extase ou bien de son souvenir. Mais non, me voilà gratifiée d’une expérience d’enfant à l’âge adulte. L’oiseau géant progresse dans ma direction. Courage, fuyons !

De retour à la maison, William examine brièvement mon visage avant de lancer : 

“You've met Georges, haven't you ?” 
"Tu as rencontré Georges, n'est-ce pas ?"

J’apprendrai que George est un habitué du compost et qu'il y vient souper quotidiennement. Georges est un casoar, un mélange étonnant d'autruche, d'émeu, de pan, de dindon et de vélociraptor. Les casoars avaient été tenus hors de ma connaissance, bien cachés dans les jungles australiennes et celles de la Nouvelle-Guinée.  

Qui sait ce qui se cache encore par-delà le vaste monde. Il nous faudra bien aller voir !

"La terre des poules" gratuit pour les abonnés explorateur :)

Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.

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