Margaux Margaux

Caché sous l’eau verte

Que se cache-t-il sous la vicieuse couverture d’une eau opaque ? Vers quoi nos membres aveugles s’étendent-ils ? Qu’est-ce qui nous attend, tapis au fond ?

Caché sous l’eau verte

Gibb River, Australie. 

J’ai toujours eu cette phobie, un peu comme une folie qui infuse dans mes veines et qui prend une violente effervescence au contact des eaux troubles. Que se cache-t-il sous la vicieuse couverture d’une eau opaque ? Vers quoi nos membres aveugles s’étendent-ils ? Qu’est-ce qui nous attend, tapis au fond ? Quelle est cette chose qui me caresse la plante du pied ? Sur quoi viens-je de me cogner le genou ? Autant de questions tout bonnement intolérables pour moi. Les sombres abysses d’une rivière à l’eau kaki font plus que me rebuter, ils m’inspirent une terreur incontrôlable. En voyant mes amis se jeter sans réfléchir dans la Gibb River, je me demande s’ils pénètreraient, avec autant d’aise, dans une pièce abandonnée et inconnue plongée dans le noir le plus intense. Comment tolérer la perte du contrôle visuel ? Sous ces eaux-là, on est sourd, aveugle, vulnérable, offert… 

Il me fallait pourtant bien rentrer dans l’eau car cette rivière aux teintes infâmes était notre seule manière de maintenir une hygiène corporelle acceptable. De plus, pendant ce road trip de deux semaines, elle fut le principal divertissement de notre équipe. J’avais trouvé une solution pour que mon corps trouve la force de se rafraîchir envers et contre tout : être entourée d’un maximum d’amis.
L’astuce est simple, leur présence fait office de canne d’aveugle et l’exercice de nage devient tout juste tolérable, ce qui est suffisant. J’ai les genoux remontés sous le menton, le visage crispé et mon taux de cortisol atteint des sommets potentiellement létaux sur le moyen terme, mais le stratagème fonctionne. Personne ne se rend compte de rien. C’est là tout l’art de la chose, il faut savoir dissimuler sa phobie aussi sérieusement que la clé de la boîte de Pandore. Si on ouvre la bouche, l’aveu délivré transforme les badauds en psychologues ou en moniteurs de natation. Les curieux vous saturent de questions tandis que les saint-Bernard nourrissent leur syndrome en essayant de vous guérir maladroitement. Et l’on entend venir à bout d’une phobie avec :
- des affirmations stériles : “Mais y’a rien sous l'eau.”
- des déclarations égocentrées : “T’inquiète pas, je suis là”
- des démonstrations infantilisantes : “Regarde, je suis dans l’eau, il ne m’arrive rien.”
Tout ce bruit inutile empêche le phobique de s’écouter, de se concentrer et de se maitriser. Pour ne parler que pour moi-même, toute cette agitation stérile entrave le dépassement de soi-même. 

Mes amis, au nombre de huit, ne s’étaient donc, jusqu’alors, rendu compte de rien. Même le saut de falaise, une de mes activités préférées, me fut possible. Il me suffisait de passer en dernier, de viser grossièrement le cercle de mes amis qui attendaient en bas, et mon hésitation à sauter était confondue avec la peur de la chute, alors qu’il s’agissait de l’angoisse de disparaître sous la surface d’une eau verte. 

Ce jour-là, je dérivais sur la Gibb River, toujours obstinément kaki, tout au mieux émeraude dans certains pédiluves. J’avais trouvé la manière de continuer à barbotter même lorsque le nombre de mes amis diminuait autour de moi. Il me suffisait de m’allonger sur leur dos. Ce qui pouvait passer pour une marque d’affection était surtout une manière de me préserver du contact malvenu de quoi que ce soit émanant des abysses opaques.

Je voguais de pair sur le plus massif de mes compagnons de voyage. J’étais sur son dos comme sur un matelas de piscine. La tension montait au fur et à mesure que l’eau noircissait. Vert, j’avais eu le temps de me faire une raison, mais noire ? Ces ténèbres insupportables défilaient sous le ventre de mon binôme et mon cœur battait à tout rompre entre ses omoplates. Le passage se rétrécit et nous nous engouffrâmes dans une gorge d’environ dix mètres de large. Les bords de la rivière me tendaient les bras, mais il m’était impossible de me résoudre à offrir mes côtes nues au trou noir qui nous séparait. 
C’est à ce moment-là que nous le vîmes. Il se tenait sur un rocher, au bord de l’eau, les griffes de sa patte avant droite baignaient dans le courant, la ficelle de sa langue balayait les airs, et les écailles de son corps avaient séché au soleil. Un varant. Un gros lézard au ventre bien dodu. À vue de nez, cinq kilos de reptile qui nous fixait de ses billes noires. Nous fûmes tout à coup littéralement plongés dans le doute. Sous ma poitrine, mon binôme avait continué sa brasse presque machinalement et nous dépassâmes lentement le rocher de l’animal qui nous fixait toujours. Sans crier gare, il plongea dans notre direction et disparut dans l’eau noire. 
Un court moment de torpeur tartiné de déni m’offrit un sursis.
S’ensuivit une panique des plus désordonnée. Il y eut d’abord un cri de la part de mon tadem et je fus projetée dans la rivière, tout bonnement éjectée de son dos. Mes cris se joignirent alors aux siens. Nous ne hurlons pas pour les mêmes raisons mais nous œuvrons ensemble à faire mousser la surface de la rivière comme de la crème sur un café noir. J’en bus quelques gorgées par les poumons. Je maitrisais à peine mes membres électrocutés par la panique. Je n’ai aucune certitude quant au déroulement des évènements qui suivirent, mais mon secret mourut ce jour-là. L’aveu d’une faiblesse n’est jamais chose évidente, mais formulé aux bonnes personnes, il est un soulagement. J’embrassai alors la fonction de sac à dos aquatique qu’on se passe d’omoplates en omoplates mais qu’on prend soin de ne plus jamais abandonner au milieu d’une rivière sombre. 

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