Au fond du Vietnam à droite
Une photo est immédiatement organisée, nous posons comme des automates, aussi stupéfaits que les clients qui nous dévisagent toujours bouche bée. Certains ont sorti leur téléphone et nous tirent le portrait.
Les routes chaotiques du Vietnam s'apprêtent à plonger dans l’obscurité du jour mourant. Antonin et moi-même aurions volontiers quitté la selle de nos scooters si une auberge s’était présentée, mais le fin fond du pays ne grouille pas d’options pour les voyageurs.
Lorsqu’enfin, dans les lueurs rosées des dernières révérences du soleil, nous reconnaissons les mots “nhà nghỉ” (auberge) sur une enseigne sans âge, c’est sans plus de réflexion que deux papillons de nuit que nous volons vers ses lumières. Une jeune fille nous accueille avec un tiers de visage seulement, le reste est dissimulé derrière ses avant-bras ramenés sur sa face, ses doigts malaxent nerveusement la racine de ses cheveux et son corps est voûté comme cherchant à disparaitre sous la terre battue du chemin. Elle découvre un instant sa bouche pour libérer quelques mots inintelligibles, avant d’étouffer de ses poings un éclat de rire enfantin. Finalement, elle s’éclipse en crabe et disparait derrière la porte de la pièce d’où elle venait de sortir. Une dame plus âgée, sûrement sa mère, prend aussitôt le relais. À l’aide de gestes elle nous invite à retirer nos chaussures et à les laisser devant l’entrée de l’établissement. Elle sort un jeu de clés de sa poche et nous fait signe de la suivre. Nous lui emboitons le pas. Elle s’arrête aussitôt, la mine contrariée, avant de pointer du doigt nos deux scooters garés devant l’accueil. Nous comprenons qu’il nous faut les déplacer, mais l’endroit qu’elle nous désigne nous parait improbable. Je dois forcément mal comprendre. Mais là voilà qui fait à nouveau le geste de rentrer les scooters dans l’hôtel, sur le carrelage blanc immaculé qu’il ne nous a été possible que de fouler de nos pieds déchaussés.
Lorsqu’elle ouvre la porte d’une grande chambre à coucher du rez-de-chaussée et qu’elle nous mime de garer nos engins au pied du lit, je crois à une blague. Mais son visage est si sérieux que nous nous exécutons sans piper mot.
Satisfaite, elle nous tend les clés, nous salue d’un hochement de tête et prend congé.
Allongés sur notre couche, dans les relans d’huile chaude et d’essence, nous trouvons tout de même le moyen d’avoir faim.
Il n’y a pas grand-chose dans ce village, mais à quelques bâtiments de là, nous trouvons une agréable cantine. Dès lors que nous y pénétrons, toutes les têtes se tournent vers nous. Les baguettes s'immobilisent dans les assiettes, les verres cessent d’être vidés, les bouches entre ouvertes se figent dans un silence de stupéfaction.