Jack Jack

Des amphores et des emmerdes-partie 2

Je vois l’entrée de l’autoroute. Si j’y parviens, je fonce dans la circulation et je suis tranquille ! C’est bon, les lumières du péage sont de plus en plus proches. J’y suis. Et… que vois-je juste après le péage ? Un barrage de flics. Je reste calme comme un touriste qui n’a rien à se reprocher.

Des amphores et des emmerdes-partie 2

Chers lecteurs, il s'agit d'une suite. Si ce n'est pas déjà fait je vous invite à lire : "Des amphores et des emmerdes partie 1"

Voilà ! Les routes turques se dessinent et défilent devant le nez du Mercedes. Je respire un peu d’avoir réussi à passer la frontière Géorgie/Turquie. La prochaine étape sera à l’autre bout du pays à quelque 2000 km.

La traversée de la Turquie se fit par des températures toujours aussi suffocantes. Ce fut un trajet… pas vraiment reposant.

Les douaniers ont donc plombé la caisse du camion dans laquelle je comptais dormir, à côté des amphores. Je dois me résoudre à passer mes nuits dans la cabine, le corps sur la banquette passager et la tête sur le siège conducteur. Les rebords saillants de l'assise et le boitier de la ceinture sont assez bien placés au niveau de mes côtes... Le matin commence souvent quand je suis las d'être pour la énième fois réveillé par la gêne de la boucle de ceinture ou bien par un membre engourdi. Environ 6 h quoi. Je roule toute la journée et me couche lorsque la nuit tombe et que j'ai trouvé un endroit pour poser le camion.
Dans tout ça, une pause repas le midi et quelques arrêts pipi.

Je vois enfin le bout, une fin d’après-midi, alors que le jour est encore avec nous. J’arrive à la frontière entre la Turquie et la Grèce. Une file interminable de semi-remorques avance de quelques mètres dès qu'un nouveau véhicule réussit son passage en Grèce. C’est l’aventure pour moi, je ne connais pas bien les différentes étapes administratives à effectuer. Je suis le mouvement et me dirige vers un bureau auquel tous les routiers se rendent. Les types ne parlent évidemment que le turc. Et moi, seulement les mots de commodité. Tout se passe assez bien, du moins c’est ce que je pense. Ils regardent mes documents, me toisent, puis ils examinent mon passeport. Ils échangent entre eux avec un air blasé puis le tamponnent nonchalamment.
Je remonte dans le camion et me remets dans la file qui est longue, mais longue ! Au bout de quelques heures, j’arrive au poste de sortie de la Turquie. Un des types en service m'examine brièvement puis me demande si je roule pour le boulot ou pour le loisir. Je n’ai pas envie qu’il me gonfle: « Vacances ! »
Il tamponne et me rend mon passeport, puis je quitte la Turquie.
Je suis toujours coincé dans la file de véhicules qui ne se sectionne pas jusqu’au poste grec. Il y a un pont entre les deux frontières et un agent fait la circulation pour éviter que tous les semis ne viennent s'y agglutiner et surement ne le fassent effondrer. Le type nous envoie par série de quelques véhicules en fonction de l’avancement des contrôles côté grec.
C’est tellement long ! Heureusement, je reçois la visite d'un chien errant qui vient me quémander des caresses.


Pendant cette attente, je reconnecte tant bien que mal mes neurones disjonctés à cause de la route, de la fatigue et de la chaleur. Je me rends compte que mon camion arbore toujours ses plombs qui scellent les portes de la caisse… Ils n’auraient pas dû être retirés par un des gars côté turc ? Sûrement que ça doit être fait lors de l’entrée en Grèce, de toute façon je suis bien entouré par tous ces douaniers dont c’est le travail et qui ont à cœur de bien le faire. S’ils avaient dû les retirer, ils l’auraient fait… non ?

C’est maintenant le début de la nuit, j’en ai vraiment plein le… (Je ne trouve pas de terme élégant mais vous avez saisi) Alors lorsque l’agent me donne le top pour traverser le pont, je décide d’appuyer sur la pédale d’accélérateur et de doubler tous les semis qui vont en avoir pour des heures, littéralement. Beaucoup me klaxonnent, certains me font des signes compréhensibles. Tant pis ! Arrivé au bout, je vais me la jouer : « Non mais moi je ne suis pas un professionnel de la route comme tous ces types, je ramène juste des souvenirs de vacances.»
Je roule pendant quelques minutes et me glisse du côté voiture où il n’y a que quatre véhicules qui patientent. J’arrive au poste, mais le douanier qui gère la circulation gesticule pour me signifier que je ne suis pas dans la bonne file. Je descends le voir.
— Si, si, c’est bon ! Je ne suis pas routier, je rentre de vacances.
— Ah ok, alors c’est bon. C’est quoi dans ton camion ? ouvre !
— Je ne peux pas, il y a des scellés aux portes, mais vous pouvez les enlever, non ?
— Aaaaah non ! Tu dois aller du côté routier, comme je te disais.
Toute cette conversation est évidemment tenue en majorité à l'aide de gestes, les mots vides de sens se perdant dans les airs.
Il fait signe à un routier (qui voyait enfin son tour arriver) de me laisser passer. Je m'excuse et prends sa place. J’avance, je passe un poste, puis je me gare près d'autres semi-remorques sur un parking, juste en face d’un bureau éclairé où tous les conducteurs défilent. C’est surement là qu’il faut aller. À l'intérieur il n’y a qu’une nana. La pauvre ne doit pas arrêter une seconde avec tout ce monde qui attend. Lorsque vient mon tour, je lui tends mon passeport et mon dossier. Elle regarde mes documents mais parait n’avoir jamais vu ça. Elle essaye de me poser des questions, mais je ne parle toujours pas turc. Je crois comprendre qu’elle me demande si je suis un professionnel. Je réponds que ma cargaison est personnelle. Elle me montre des lignes écrites en turc, mais je ne lis pas non plus le turc. Ça la gonfle, moi aussi d’ailleurs, mais au milieu de tout ça elle a quand même tamponné mon passeport. J’ai donc l’autorisation d’entrer en Grèce, il n'y a que ma cargaison qui pose problème. Puisqu'elle est personnelle, je suis à nouveau renvoyé de l'autre côté.
J’en ai incroyablement marre. Il est minuit passé, je suis crevé, sale, j’ai faim et on me gave d'un des domaines qui me saoulent le plus sur cette terre: des papiers avec des écritures dessus.
Je retourne à mon camion garé derrière un semi. Nous sommes tous deux stationnés parallèlement au poste de contrôle, si bien que le poids lourd me dissimule complètement. Je ne vais pas retourner dans la file des voitures sous peine d'être renvoyé d'un côté puis de l'autre jusqu’à demain. Je suis déjà passé par ce poste à l'aller et j’essaye de me souvenir de sa configuration… J’ai bien l’impression que je suis au dernier barrage frontalier. Je suis toujours en train de réfléchir à ce que je vais faire lorsque le semi d’à côté démarre son moteur. En un battement de paupière, ma décision est prise. Je démarre aussi mon moteur et j’avance à la même allure. Depuis les bureaux, on ne voit qu'un poids lourd en règle qui s'en va, mais le fugitif est bien caché derrière. Au bout de quelques dizaines de mètres, j’accélère et double mon complice involontaire pour foncer vers la Grèce. Je saurai bientôt s’il y a d’autres barrages…
J’avance à bonne allure, mais pas trop non plus au cas où il y aurait du monde… Putain il n’y a personne, je fonce !

Je trace de nuit sur les petites routes, le cœur à 150 bpm.
Des phares derrière moi… merde ! Je ralentis. Ils me doublent, c’était juste une voiture.
Plus loin je pile dans un chemin, saute du camion avec ma frontale, puis monte sur le toit pour arracher les scellés avec mon Leatherman. Comme ça, ce ne sera pas un problème si je me fais arrêter ! Je bourre le dossier lié tout au fond de mon sac et je repars.
Encore quelques kilomètres et je vois l’entrée de l’autoroute. Si j’y parviens, je fonce dans la circulation et je suis tranquille !
C’est bon, les lumières du péage sont de plus en plus proches. J’y suis. Et… que vois-je juste après le péage ? Un barrage de deux flics. Je reste calme comme un touriste qui n’a rien à se reprocher. Je prends le ticket de la machine, du coin de l’œil j’en vois un qui vient avec sa lampe regarder ma plaque, puis faire un signe à son collègue. Ça ne loupe pas, ils me font signe de me stationner sur le côté, près de leur voiture.
"Bon, là tu es foutu, Jack. C’est le poste, la garde à vue, et surement une belle amende pour toi."
Je m’arrête et j’entame ma partie de poker avec les flics.
— Passeport et papier du véhicule.
— Bien sûr, les voilà !
— Qu’est-ce que vous faites ici?
— Je rentre de vacances, vous avez un pays magnifique !
— Hum ! Il y a quoi dans le camion ?
— Je me suis acheté des amphores car je fais du vin en France.
— Descends du véhicule !
On se dirige tous les trois vers l’arrière du camion. Je les sens tendus, leur main repose sur leur arme et un des deux ne me quitte pas des yeux. Avec leur lampe, ils balaient tout autour des vantaux comme s’ils cherchaient des scellés. Puis, ils me demandent :
— On peut ouvrir ? (Un peu surpris)
— Oui, je vous l’ouvre, attendez.
La porte s’ouvre sur les amphores.

Les deux agents me demandent de quoi il s'agit.
— C’est pour faire du vin.
Ils ne comprennent pas bien. Un des deux monte dans le camion et tapote les amphores. En redescendant, il va droit à sa voiture avec mes papiers pour appeler du monde à la radio. Je ne comprends rien, évidemment. Il me demande mon nom, je le lui donne (même si j’aurais voulu lui répondre : « bah c’est écrit sur le passeport que tu as dans les mains », je m’abstiens).
— Et le nom de ton père ?
Alors là, je ne comprends rien, mais je le lui donne. C'est le même que le mien.
— Et son prénom ?
Putain mais qu’est-ce que mon père vient faire là-dedans ? C'est particulièrement étrange, sachant qu'aujourd'hui même c'est le premier anniversaire de son décès.
Un vent mystique s’ajoute à la faim, la fatigue et le ras-le-bol.
Quelques minutes s'égrènent avant qu'on me demande à nouveau les noms et prénoms de mon père. J'offre la même réponse. Cette fois ils me rendent mon passeport et me souhaitent une bonne route. Je crois presque à une blague mais en bon joueur de poker je ne montre rien.
J’hallucine ! Je referme la porte arrière du camion, je leur fais un signe, monte dans la cabine, démarre et reprends la route.

Mais putain, c’était quoi ce truc ? Qu’est-ce qu’il cherchait ? Finalement pas moi apparemment, ou alors cherchaient-ils un camion avec des scellés et ils n’ont pas su que faire de la situation. Quoi qu’il en soit, je suis rempli d’adrénaline et je repars finalement pour une bonne heure de route avant de me garer dans un recoin caché de la route au cas où finalement les flics me chercheraient à nouveau.
Je m’endors tant bien que mal en me demandant en boucle si ce que je viens de vivre est réel.

Jusqu'ici tout va bien. Mais bien vite, une autre frontière s'est présentée...

Suite et fin le 11 décembre.

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Un recueil d'aventures extravagantes mais véridiques, au fil des pages duquel on frissonne, on rit, on se cultive, mais surtout, on voyage.

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