Davia la sultane Corse

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Davia la sultane Corse

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Sinon, l'aventure commence ici :

À Davia, ma petite-fille,

Que le vent te guide,
que la mer te parle,
et que ton cœur se souvienne toujours des racines invisibles qui te viennent de la Balagne.

Le goût du sel

Une petite brise soufflait doucement ce matin-là, comme un soupir ancien venu du large. Elle faisait danser les herbes sèches sur les collines, frémir les branches de lentisques, et rouler l'odeur du sel jusqu'aux ruelles de Corbara, petit village minéral accroché aux hauteurs de la Balagne.

Dans une maison simple en pierres sèches et aux volets turquoises, Marthe ouvrit les yeux. Elle venait d'avoir dix ans. Sa mère disait qu'elle était née "entre deux souffles du vent", un soir d'été où le soleil avait embrasé la mer et peint les montagnes d'or.

Marthe avait déjà ce quelque chose que les autres enfants du village ne possédaient pas. Ce n'était pas seulement la beauté - bien que celle-ci soit évidente : une peau dorée par le soleil, des yeux couleur d'ardoise mouillée. Ses cheveux irisés de veines blondes comme le cœur des oliviers du Regino, étaient indomptables, balayés par la Tramontane qui court le long des sentiers de l'île. Non, ce qui frappait, c'était sa présence. Même silencieuse, on la remarquait. Elle était là comme le ciel au-dessus des collines : impassible, vaste, magnétique.

Quand elle partait livrer le monastère, sur le chemin de Pigna, le bât de sa mule plein des pains de sa mère, les frères dominicains, malgré son jeune âge, lui parlaient avec bienveillance et déférence. Elle restait avec eux et écoutait gravement les cœurs d'hommes qui se répercutaient le long des voûtes qui ceinturaient le cloître. Lentes mélodies divines qui pénétraient l'âme de la jeune fille.

Elle courait ce jour-là, libre, pieds nus, les bras écartés dans les sentiers de poussière. Elle cueillait les immortelles, sautait les murets et s'imaginait déjà partir loin. Car même si elle n'en parlait pas, quelque chose en elle appelait le large. Elle aimait le bruissement du vent dans les figuiers, mais plus encore, le grondement lointain des vagues contre les flancs du château d'Algajola les jours de Libecciu.

Son père, Jacques-Marie, l'observait depuis les terrasses du village. Jardinier de métier, il savait lire la terre comme d'autres lisent les étoiles. Il travaillait dans les vergers de riches familles et murmurait à ses plants de cédrat et de myrte comme on parle à un enfant. Sa femme, Silvia, chantait pendant qu'elle cuisait le pain au four, des mélodies si anciennes qu'aucun voisin ne s'en souvenait plus les paroles. Marthe vivait dans un monde d'odeurs et de mélodies, ceux du maquis, du pain chaud croustillant et de la mer au loin. Elle grandissait avec l'innocence des enfants qui ne savent pas encore qu'un jour tout peut basculer.

Ce basculement arriva un soir sans lune. Des ombres approchèrent. Des voiles noires, longues et basses sur la mer. Des corsaires venus du sud, silencieux et rapides comme des rapaces. Ils débarquèrent sans bruit, à l'heure où l'on mouche les chandelles. Marthe dormait. Quand elle ouvrit les yeux, la nuit avait changé. Elle entendit des cris, vit des flammes danser dans les reflets d'un couteau. Elle chercha sa mère, hurla le nom de son père. Des bras la saisirent. Tout changea pour elle dans l'odeur des cendres et du sang.

Sur le pont du navire, ligotée entre son père et sa mère, elle sentit pour la première fois le goût du sel, non plus celui des embruns, mais celui des larmes qui tombent sur les lèvres. La Corse s'éloigna, ses montagnes devinrent ombres. Elle s'endormit à nouveau, cette fois pour toujours dans l'enfance qu'elle venait de perdre.

Le premier voyage

La mer était dorée et calme telle un champ de blé bercé par un souffle léger. Cela faisait déjà trois jours que le navire fendait lentement les flots, un léger sillage suivait paresseusement la poupe. Marthe n'avait plus prononcé un mot. Autour d'elle, le vacarme était constant : les cordages grinçaient, les voiles fasseyaient, les cris des captifs montaient par vagues, puis s'éteignaient dans un silence de résignation. Les pirates, armés jusqu'aux dents, parlaient une langue rauque, rapide, parfois entrecoupée de rires qu'elle ne comprenait pas. Ils n'étaient ni hommes ni monstres, mais quelque chose entre les deux. Des ombres vêtues de violence et de sang.

Jacques-Marie, son père, gardait la tête haute. Blessé au bras, mais digne. Il murmurait à sa fille des mots en corse, des prières anciennes, des proverbes sur les racines, la montagne, la mer. Marthe, blottie contre lui, ne pleurait plus. Ses larmes s'étaient arrêtées comme le vent avant l'orage. Et l'orage arriva.

Le quatrième jour, au large de la Crète, les nuages s'amoncelèrent soudain, comme une armée en marche. Le ciel devint de plomb, puis noir. Le vent hurla d'un coup, et la mer se leva comme une bête réveillée et devint toute blanche. Le navire fut secoué. Les mâts craquèrent. Une voile fut arrachée et s'envola comme une feuille morte. Les prisonniers, entassés dans la cale, furent projetés les uns contre les autres. Marthe glissa, se cogna contre un barrot, vit le sang couler de son front et perdit connaissance.

La tempête dura toute la nuit. Des torrents d'eau s'abattaient sur le pont. Un éclair fendit le ciel, illuminant les visages terrifiés. Les pirates criaient à leur dieu, lançaient des ordres, coupaient les drisses, jetaient des caisses à la mer pour alléger le navire. Un marin fut emporté par une vague. Il ne cria même pas. Il disparut. Jacques-Marie serrait sa fille contre lui:
Tieni forte, pensa à la terra... pensa à la nostra casa...

Revenue à elle, Marthe ne pensait à rien. Elle regardait le ciel en furie, les vagues comme des murailles. Et quelque chose en elle... changeait. Elle n'avait plus peur. Elle comprenait que cette mer déchaînée était le miroir de son propre destin. Rien ne serait plus jamais tranquille. Rien ne reviendrait jamais. Mais elle survivrait. Elle ne savait pas encore comment, mais elle le sentait. Cette tempête ne la brisait pas. Elle la forgeait.

En fin de matinée, la mer s’était calmée. Le ciel était redevenu pâle, presque tendre, comme s’il voulait faire oublier la nuit. On compta les morts. D’autres, dans les cales déliraient de douleur, les membres brisés et épuisés d’avoir vomi toute la nuit. Mais Marthe tenait bon. Le sang avait séché sur son front. Ses cheveux étaient collés à ses joues. Et pourtant, en la regardant, on aurait dit qu’elle venait de naître une seconde fois.

Le reste du voyage se fait sous les yeux gourmands des pirates barbaresques du navire. Elle ne dut son salut et sa virginité qu’à Ahmed El Inglizi, un renégat anglais converti à l'islam, corsaire de Djerba et capitaine du chebec, ce navire à deux mâts rapide et lourdement armé. Le peu de restes de culture occidentale, à moins que ce fût la promesse d’un gain conséquent sur la vente de la jeune fille, incitaient le chef de cette meute barbare à prendre soin de sa prise.

Le navire accosta plusieurs jours plus tard dans une cité blanche, bordée de palmiers et d’encens, aux frontières d’un continent inconnu. Les portes du nouveau royaume de Tunisie se dressaient devant elle comme celles d’un monde ancien. La poussière du désert remplaça le sel de la mer. Les hommes en chèche, des femmes en niqab, des chevaux caparaçonnés, les palais en pierre de miel. Marthe avait changé d’univers. Elle entrait dans une légende, sans le savoir encore.

Le jardin d’Arabie

Le palais s’élevait comme un mirage. Derrière les hautes murailles ocres, la vie battait dans une lenteur majestueuse. Les palmes dansaient à peine sous le vent chaud venu du désert, les fontaines chuchotaient des secrets dans les cours et l’air était saturé d’encens et de fleur d’oranger.

Marthe descendit de la charrette poussiéreuse où elle avait été jetée avec les autres captifs. Des gardes aux longs cimeterres la poussèrent sans brutalité, comme s’ils évitaient de toucher ce qu’ils ne comprenaient pas. Car dès qu’elle posa le pied sur les dalles du palais, quelque chose changea autour d’elle. Les regards s’accrochaient à sa silhouette. Elle n’était plus la petite fille corse terrorisée. Elle avançait maintenant, droite, sale, blessée, mais belle comme un présage. Des femmes en soie fine l’observèrent depuis les balcons. Un eunuque, curieux, murmura : — Celle-là... elle n'est pas comme les autres.

Elle fut vendue au palais et fut transférée au sérail. Elle n’avait jamais vu de tels endroits. D’immenses pièces si hautes qu’on y avait le vertige en levant la tête, des tentures brodées d’or, un bassin occupait le centre d’un patio d’au moins trente toises, un faon se promenait en liberté. Aucune des femmes présentes n'était musulmane car sous le règne des Ottomans, il était interdit d’asservir une personne de cette confession. Elles venaient du Caucase, d’Italie, d’Espagne ou de France. Elles étaient des prisonnières de guerre ou des jeunes filles qui avaient été vendues par leur famille ou des pirates à un marché aux esclaves d’Afrique du Nord. Il n’y avait aucun homme à part quelques eunuques.

Mais Marthe ne voyait rien de tout cela. Elle n’avait qu’une idée : retrouver son père. Elle ne savait pas qu’il avait déjà gagné sa place dans ce palais, quelques jours plus tôt, grâce à ses mains qui savaient redonner vie aux terres mortes. Jacques-Marie, le jardinier corse, avait été affecté aux jardins du sultan, un immense labyrinthe de citronniers, de dattiers, de myrtes en fleurs. Il y travaillait en silence, toujours à la recherche du regard de sa fille.

Ils se retrouvèrent après plusieurs mois alors qu’il taillait une haie de lauriers. Comme guidé par un instinct ancien, il la vit d’abord. Elle courut. Il la serra fort, si fort qu’il crut briser le malheur lui-même :
Ti tengu, figliola... ti tengu torna...
Bà, ùn mi lascià più.

Et le jardin, en silence, sembla s’incliner devant leurs retrouvailles.

Le maître du palais, le Bey Al-Rashid ibn Tami, n’était pas un tyran de sang comme dans les récits. C’était un homme veuf, encore jeune, solitaire et érudit, entouré d’une cour frivole qu’il méprisait. Il passait ses journées au cœur de ses jardins à réciter des poèmes persans à haute voix, ou à observer les papillons posés sur les grenadiers en fleurs. Quand il vit Jacques-Marie, l’esclave-jardinier, faire revivre une parcelle abandonnée de son verger, il demanda à le voir.

Tu n’es pas d’ici, dit-il en le regardant. Tu fais parler la terre comme un poète parle au silence.
Je suis de l’île du vent autrefois nommée Kyrnos, répondit le corse.

Entre eux, une étrange amitié naquit. Al-Rashid ne parlait jamais de politique. Le jardinier ne posait pas de questions. Ensemble, ils marchaient, arrosaient, parlaient de boutures, de saisons, de la mer Méditerranée qu’ils avaient en partage.

Marthe, pendant ce temps, grandissait. Le palais l’avait transformée. Elle avait appris la langue, les coutumes, les codes. Les femmes du harem la dévisageaient, la jalousaient, sans oser l’approcher vraiment. Car la jeune fille n’était pas comme elles. Elle venait d’un autre monde, et cela se sentait dans chaque geste. Elle ne se fardait pas pour séduire. Elle ne chantait pas pour plaire. Et pourtant... tous la regardaient. Le chef des eunuques, gardien du harem, un homme affable nommé Kissar, lui confia un jour :

— Ici, le pouvoir ne passe pas toujours par le fer du couteau. Parfois, il suffit d’un regard. Le tien brûle comme un secret qu’on veut connaître. Elle lui répondit :
— Je n’ai pas de secrets. Juste une mémoire.Il haussa les épaules :
C’est bien plus dangereux.

Un matin, alors qu’elle suivait son père dans les allées du jardin, Jacques-Marie s’arrêta soudain. Il leva la main pour lui faire signe de se taire. Derrière une haute haie de myrte, deux hommes parlaient bas mais distinctement. Il était question d’un poison. D’un plan pour éliminer le Bey lors du banquet du solstice. Ils parlaient vite. Sans se douter qu’un homme aux mains terreuses et sa fille à la peau dorée les écoutaient. Le jardinier frissonna. Il connaissait le Bey. Il l’aimait. C’était un homme d’honneur, et il lui avait redonné la dignité. Il n’hésita pas. Il alla droit au palais. Il demanda à voir le souverain.

Votre vie est en danger, dit-il simplement. J'ai entendu.

Al-Rashid pâlit. Il fit arrêter les deux conspirateurs, découvrit une trahison bien plus vaste qu’il n’imaginait. Et il comprit que cet humble jardinier lui avait sauvé la vie.

Le soir même, il vint dans le jardin, seul.
— Mon ami, la loyauté ne s’achète pas mais elle se récompense. Je peux t’offrir ce que tu désires.
— Je veux rentrer chez moi. Et que ma fille et ma femme Silvia soient libres.
Le sultan hocha la tête.
— Alors je vous donne votre liberté et un navire. Un boutre qui vous conduira sur votre terre. Sache que tu n’as pas encore franchi les portes du palais que tu me manques déjà. Qu’Allah vous garde.

Marthe entendit ces mots, et son cœur se mit à battre. Elle allait rentrer. Retourner en Corse, revoir sa Balagne, retrouver les senteurs du maquis, les chemins de son enfance. Elle ne savait pas encore que le destin, ce vieux traître, avait d’autres plans.

Le second voyage

Le ciel était d'un bleu pur, sans un nuage. La mer scintillait comme un miroir de verre fondu. Tout semblait calme, presque trop calme. Trop parfait.

Le boutre offert par le Bey, voiles ferlées, se balançait doucement le long du quai, prêt à partir. Marthe observait les préparatifs depuis le ponton, le regard perdu quelque part entre la mer et les souvenirs. Elle allait retrouver son île. Elle revoyait déjà les oliviers tordus, les ruisseaux clairs, les pierres chaudes de Corbara sous ses pieds. Elle imaginait la Tramontane sur sa peau, le chant de sa mère dans le fournil, le goût du pain au romarin. Mais dans son ventre, une étrange tension persistait. Comme si dans le calme de cette douce soirée de printemps, le destin retenait son souffle.

Ils partirent au lever du jour. Jacques-Marie, sa femme Silvia, sa fille, quelques anciens captifs et un petit équipage fourni par le Bey. Tous semblaient confiants. La brise légère soufflait dans la bonne direction. La mer était calme. Marthe restait souvent sur le pont, les yeux plissés vers l'horizon. Son père, lui, souriait pour la première fois depuis longtemps.

Nous rentrons, dit-il. Tu verras, notre maison sera toujours là.
Oui, murmura-t-elle. Mais suis-je encore celle qui l'a quittée ?

Trois jours passèrent. Le quatrième soir, le ciel vira lentement au cuivre. L'air devint lourd. Les goélands disparurent. Un silence étrange tomba sur la mer. Un jeune marin grimpa au mât. Quand il redescendit, il tremblait.

— Des voiles noires. À l'ouest. Rapides.

Jacques-Marie pâlit. Il reconnut aussitôt le danger.

— Des pirates. Des Maures... Encore !

Ils tentèrent de fuir, mais le boutre du sultan, trop lourd, n'était pas taillé pour la fuite et encore moins pour le combat. La modeste couleuvrine de proue n'avait pas tiré deux boulets que les pirates fondaient bientôt sur eux. Deux navires ennemis encadrèrent leur route. Des grappins jaillirent. Les sabres aussi. Les corsaires étaient des loups de mer aguerris. Maures, berbères ou renégats européens, leur rage était une langue universelle. Ils montèrent à l'abordage comme des vagues humaines. Les hommes hurlèrent en arabe et en berbère. L'assaut fut brutal. Le sang coula à nouveau le long des hiloires. Marthe tenta de se cacher dans la cale. Elle fut tirée par les cheveux, projetée à terre, et vit son père désarmé, tenu en joue, blessé et impuissant. Leurs regards se croisèrent.

Siate coraggiosi, ci ritruveremu

Elle voulut lui crier quelque chose. Mais un des pirates la tira en arrière.

Sa mère, rudement traînée sur le pont, fut jetée comme un fagot dans le bateau des maures. Un homme la regarda longuement. Il avait la peau sombre, les yeux fauves et un collier d'argent autour du cou. C'était Khayr Ad Din. Plus connu sous le nom de Barberousse.

Il murmura en ricanant :
— Celle-là, je ne la vendrai pas n'importe où. Elle vaut de l'or.

Barberousse rentrait d'une fructueuse razzia. Les cales étaient pleines d'une précieuse cargaison : des esclaves chrétiens qu'il s'apprêtait à livrer à Nador. La rencontre fortuite avec le navire de Marthe et ses parents était une aubaine pour augmenter ses profits. Enchaînée à bord d'un autre navire, elle vit son boutre disparaître à l'horizon. Elle sut que le retour n'aurait pas lieu.

Elle resta immobile pendant des heures, dans une cale puante, les pieds baignants dans l'eau et l'urine, la tête contre le bois. Elle ne pleura pas. Elle pensait à Silvia, sa mère, qui était sur l'autre bateau et qu'elle ne reverrait sans doute jamais. Elle pensait aux herbes du maquis, aux pierres du sentier qui serpentait vers le petit village de Pigna. Elle pensait à ce que la mer lui avait à nouveau volé. Et dans cette douleur muette, quelque chose changea encore en elle. Elle ne serait plus l'enfant en quête d'un retour. Elle serait celle qui avance, même sans terre promise.

Cette fois, ce ne fut pas l'Arabie. Ce fut le Maghreb, ses dunes rouges, ses montagnes arides, ses villes aux toits plats.

Marthe fut vendue, non pas dans un marché, mais dans la cour discrète du palais d'un riche marchand. Un homme important, vêtu de brocarts, aux doigts couverts de bagues, l'acheta. Non pour lui, mais pour faire honneur à un plus grand : le sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah, dit Mohammed III, souverain d'un royaume puissant, entre désert et mer. Le Maroc.

Elle entra dans un palais plus vaste encore, plus froid, plus intrigant. Les murs étaient d'onyx, les portes d'argent, les jardins peuplés de panthères apprivoisées. C'est là qu'elle fut emmenée. Là que, pour la seconde fois, elle entra dans un monde fait d'or, de murmures et de pièges. Le palais du sultan semblait taillé dans le rêve. Un rêve lourd, parfumé, parcouru de chuchotements trop sourds pour être réels. Une ville dans la ville, un labyrinthe d'ombres et de lumière, de voûtes dorées, de bassins de marbre, de tapis si épais qu'on ne sentait plus le sol. Marthe y fut conduite sans un mot. Elle traversa d'abord des corridors ornés de mosaïques bleues comme la mer qu'elle ne verrait plus. Puis un patio envahi de roses rouges et de papillons. Enfin, une porte basse, gardée par deux eunuques en tunique blanche.

Ici commence ta vie de femme, dit l'un d'eux, sans émotion.

Derrière la porte s'ouvrait le harem du palais, un univers fermé, somptueux, redoutable. Elle avait changé de monde, encore. Mais cette fois... elle ne se révolta pas. Elle s'adapta. Elle comprit. Elle entama une métamorphose silencieuse. Dans ce nouveau palais, Marthe ne parla presque pas. Elle observait. Elle devint comme l'eau : transparente, souple, mais capable de tout emporter. Son silence fascinait. Les femmes du harem la craignaient. Les eunuques la servaient avec d'étranges égards. Elle n'était pas seulement devenue belle, elle brillait d'une lumière étrange, comme si elle n'était pas faite de la même matière que les autres, et ses yeux imposaient aux autres de baisser les leurs. Il y avait là des dizaines de femmes. Jeunes, belles, silencieuses ou riantes, venues de tous les rivages : Circassiennes, Abyssiniennes, Andalouses, Égyptiennes... Chacune était un mystère. Chacune était aussi une menace. Car le harem, malgré ses coussins et ses miroirs, n'était pas un paradis. C'était une arène feutrée, où l'on se battait sans armes, mais avec des regards, des parfums et des rumeurs, parfois des poisons. Marthe, dès son arrivée, le comprit. Elle ne parla plus. Elle regarda, observa, se rendit invisible. Elle fut logée dans une alcôve simple, mais confortable. Elle fut convertie à l'Islam. On l'appela à cette occasion Dawiya, ce qui signifie « Celle qui est lumineuse », mais ce nom glissa sur elle. Elle n'était pas une perle. Elle était une lame fine, forgée dans la douleur. Les autres femmes tentèrent de la jauger. Elles l'observaient du coin de l'œil, la testaient par des paroles sucrées, des pièges déguisés en cadeaux. Davia répondait par le silence, ou par un mot si juste, si calme, qu'il glaçait les intrigantes. Elle passait des heures à marcher pieds nus dans les couloirs interdits aux hommes, comme un fantôme. Parfois, elle s'asseyait sous un cyprès du jardin intérieur, et fixait le ciel, droite comme une statue. Sa beauté troublait. Elle n'était pas la plus fardée ni la plus provocante. Mais dans ses gestes vivait une lenteur souveraine, une élégance née de la terre et de la mer, quelque chose d'ancien, de pur, de dangereux.

Elle ne parle pas, disaient les autres. Elle nous observe. C'est pire.

Le sultan, un homme jeune, mystérieux, autoritaire mais curieux, allait bientôt croiser son regard. Un soir, alors qu'il dînait seul dans la salle aux piliers sculptés, il aperçut, à travers une fenêtre grillagée, une silhouette en blanc, assise près d'un bassin. Elle ne bougeait pas. Il demanda :

Qui est-ce ?
Tahir, le chef des eunuques, répondit :
— Une esclave du Nord. On l'a prise sur un bateau corsaire. Elle ne parle pas, mais on dit qu'elle comprend tout.
Qu'elle vienne.
Mais Davia refusa. Ce n'était pas de l'insolence. Elle s'excusa, s'inclina, mais dit calmement :
— Je ne suis pas prête à servir un roi. Je ne suis pas une femme de velours. Je viens du vent.
Le sultan, stupéfait, ne se fâcha pas. Il dit seulement :
— Laissez-la. On ne dompte pas le vent.

Et dès lors, il pensa souvent à elle. Davia avait compris. Ce palais était une mer. Il ne fallait pas y nager vite, mais y glisser lentement, sans bruit, jusqu'au centre. Elle devint un point d'équilibre. Les servantes la consultaient. Les femmes du harem, peu à peu, la respectèrent. Elle ne trahissait personne, mais elle écoutait tout. Elle n'intriguait jamais, ne participait jamais aux conspirations d'alcôves. Le sultan, qui la voyait sans la posséder, la désirait d'autant plus. Pas comme une amante, mais comme une énigme. Elle n'était pas une favorite. Pas encore. Elle était un nom chuchoté. Une force douce. Une ombre de pouvoir.

Et un jour, tout allait basculer. Le palais, ce soir-là, s'enveloppait dans une tiédeur sucrée. Les couloirs sentaient le bois de santal et la cannelle. Des lanternes accrochées aux arcades projetaient des ombres liquides sur les murs de terre rouge. Le silence, dense, n'était troublé que par le glissement des sandales de soie ou les froissements des feuilles dans les patios. Dans l'une de ces cours, Davia était là, assise seule sur un banc de pierre, au pied d'une statue de porphyre, les mains croisées sur les genoux. Elle fixait le ciel noir piqué d'étoiles et pensait, comme chaque soir à Corbara, à ses parents perdus depuis des mois… Elle imaginait les cloches du soir sonnant la prière de l'ange, la lumière qui décline sur les pierres grises, le soleil couchant derrière Calvi, les hirondelles de juin frôlant les volets qui se ferment, le fumet de la minestra qui mijotait doucement au-dessus du feu et embaumait la maison de ses mélanges de légumes et de charcuterie. Son cœur se perdait dans la nostalgie mais sa raison, elle, tendait vers quelque chose d'inconnu, une promesse étrange, un frémissement venu de l'avenir.

Elle ne savait pas qu'en cet instant, derrière les jalousies de ses appartements, le Sultan la regardait en silence.

Mohammed ben Abdallah régnait avec fermeté mais sans cruauté. Il savait écouter, mais peu savaient ce qu'il pensait vraiment. Il passait plus de temps dans sa bibliothèque que sur son trône, plus de temps dans ses jardins que dans les salles d'audience. Il aimait les vers mystiques, la géométrie, les plantes rares et les femmes... Il avait un harem de concubines esclaves. Parmi elles, Elizabeth Marsh, une captive anglaise qui en 1756 lui fut vendue. Elle ne s'était jamais soumise et avait adopté envers lui un comportement détestable pour que cela dissipe son intérêt pour elle et qu'il l'affranchisse. À la fin, Sidi Mohammed lui accorda à contrecœur la liberté et la permission de quitter le pays. Puis, fut choisie une captive espagnole, Lalla Sargetta. À son entrée au harem, elle fut renommée Shéhérazade. Elle fut la favorite de Sidi Mohammed qui finit par l'épouser. Ils eurent un fils ensemble, le futur sultan Moulay Yazid. Malheureusement, Shéhérazade mourut en couches trois ans plus tard. Depuis, le sultan ne faisait que traverser les beautés de son harem comme on traverse des pièces vides.

Mais ce soir-là, il s'arrêta.

C'est cette fille appelée Davia ? demanda-t-il à Tahir.
La Corse, dit l'eunuque. Celle qui a refusé de venir, il y a quelques lunes.
Elle est toujours aussi farouche ? demanda Sidi Mohammed.
— Elle ne cherche ni à séduire ni à fuir. Elle ne cherche rien. Et c'est sans doute pour cela qu'elle trouble tout le monde.

Le sultan acquiesça.

— Qu'elle vienne. Mais sans ordre. Sans escorte. Suggère-lui seulement ma présence.

Davia fut prévenue discrètement. Pas convoquée, non. Juste invitée à marcher dans les jardins du palais, à l'heure où la lune se lève. Elle accepta. Non par soumission, mais parce qu'une part d'elle-même voulait savoir. Elle le vit de dos d'abord. Il était seul, vêtu d'une tunique noire brodée d'argent, les mains dans le dos, devant une fontaine.

Quand il se retourna, leurs regards se croisèrent comme deux lames qui se reconnaissent.

On m'a dit que tu venais d'une île de pierres et de vents, dit-il.
Je viens d'un endroit où la terre parle, répondit Davia.
Et que dit-elle ?
Que tout ce qui pousse lentement dure plus longtemps.

Un silence. Puis un sourire du sultan.

C'est une belle réponse.

Il ne lui demanda ni de se dévoiler, ni de chanter, ni de danser. Il marcha à ses côtés. Ils parlèrent d'oliviers, de constellations, de parfums. Pas de guerre. Pas de politique. Juste des choses simples, essentielles.
À partir de cette nuit, tout changea sans qu'on ne le dise. Sans décret. Sans robe plus luxueuse. Sans privilège apparent. Les femmes du harem la regardèrent autrement. Les servantes la saluèrent plus bas. Les conseillers baissèrent les yeux en sa présence. Davia n'était pas la favorite. Elle n'était pas l'épouse mais elle était l'élue invisible. Le sultan la fit appeler souvent. Parfois pour une heure de silence, assis dans le même jardin. Parfois pour lui lire des textes anciens. Il lui parlait de la mer. Elle, de ses collines. Et petit à petit, une confiance naquit, plus forte que le désir, plus rare que la loyauté. Elle devint sa lumière. Le vent, dans les cours du palais, avait changé de ton. Plus lent. Plus grave. Comme s'il portait un secret.

Depuis quelques mois, le nom de Davia circulait de pièce en pièce, de bouche en bouche. Les murmures ne disaient pas son nom, mais disaient Elle, la Corse, l'ombre du sultan, la lune pâle. Elle n'avait ni titre, ni chambre luxueuse, ni bijou offert publiquement. Mais tous savaient qu'elle était écoutée. Et dans un monde de palais et de complots, être écoutée valait encore mieux qu'être aimée. Le sultan lui donna, sans cérémonie, une pièce dans l'aile ancienne du palais. Une chambre discrète, lambrissée de bois de cèdre et de soies pourpres, loin du tumulte du harem. Là, il la rejoignait parfois pour respirer ensemble l'air du monde. Il lisait, elle écrivait. Elle posait des questions, il lui enseignait… Et parfois, dans leurs silences, ils trouvaient plus de vérité que dans les discours des ministres.

Tu n'as pas de rôle ici, dit-il un jour. Et pourtant, on te craint. Tu ne cherches rien...
Parce que tout ce que j'ai perdu m'a appris que chercher est une illusion, répondit-elle.

Il la regarda longuement.

— Tu pourrais fuir, tu sais. Une nuit. Disparaître.
— Je ne suis plus en fuite. Je suis... en veille.

Ensemble, dans la chambre de cèdre, dans les silences nocturnes du palais, les fenêtres ouvertes sur la fraîcheur des nuits du désert, ils partageaient leurs visions de la philosophie, discutaient de géopolitique, s'abreuvaient d'histoire, de théologie... Elle lui parlait de Montesquieu, il lui répondait par Voltaire. Elle argumentait Suétone, il rétorquait par Bossuet. Ils firent agrandir la bibliothèque pour y intégrer Beaumarchais, Diderot et Rousseau. Chaque nuit, jusqu'aux premières lueurs de l'aube, ils refaisaient le monde. C'est ainsi que lors d'une de ces veillées, Davia dit au sultan :

— Ma petite histoire rencontra un jour celle du monde. Veux-tu que je te raconte ?
— Je t'écoute, répondit le sultan.

— Un jour que j'étais bien jeune, nous nous rendions avec mon père à l'Île-Rousse pour assister à l'inauguration du port et de ses fortifications par Pasquale Paoli. Toutes les pièves de Balagne y étaient représentées. J'ai vu cet homme, ce Paoli. Ma mère avait confectionné un bouquet rond d'immortelles que je lui ai offert au nom des corbarais. J'étais bien trop jeune pour imaginer en cet homme le père de l'indépendance Corse qui venait juste de finir la rédaction de sa constitution. Un texte majeur de l'indépendance du peuple corse. Le premier au monde à octroyer le droit de vote aux femmes. Ce texte était, autant que je puisse en juger à ce jour, le meilleur modèle qui n'ait jamais existé dans sa forme démocratique. Puis, quand la Corse fut devenue française, Paoli s'exila en Angleterre et il partit en Amérique voir ce qu'il en était de leur guerre d'indépendance contre les Anglais. Il rencontra Thomas Jefferson, lui présenta sa charte et là, au moment où je te parle, avec un certain Benjamin Franklin et John Adams, ils rédigent la Constitution des États-Unis d'Amérique, largement inspirée de celle de Paoli. Sais-tu que la demeure de Jefferson, en Virginie, sur un domaine de deux mille hectares de plantations, s'appelle Monticello, comme un village corse à deux heures de mule du mien ?

Le sultan était songeur mais quelques jours après, il annonça, le 20 décembre 1777, que tous les navires battant pavillon américain pouvaient entrer librement dans les ports marocains et fit par conséquent du Maroc le premier pays au monde à reconnaître l'indépendance de l'Amérique. Suivant les conseils de Davia, Mohammed fut considéré comme l'un des pères de la politique maritime de son pays. Il ordonna la construction de grands ports comme Essaouira, Safi, El Jadida et Casablanca. Le royaume se portait bien. Il était riche et respecté du monde occidental. Ses habitants vivaient en paix. Sous l'inspiration de Davia, Mohammed avait fait de son pays une oasis sereine.

Un jour, le palais fut frappé d'un souffle brutal.

Le sultan tomba malade. Fièvre, toux noire, fatigue soudaine. Les médecins accoururent. Les serviteurs murmuraient dans les galeries. Les yeux se tournaient déjà vers les héritiers, vers les ambitions, vers le chaos à venir. Mohammed, alité, appela Davia. Elle entra dans sa chambre comme une ombre familière. Il tendit la main.

— Tu sais ce que nous avons bâti ici... Je ne veux pas qu'on le détruise. Tu dois me succéder.
Je ne suis pas de ton monde, murmura-t-elle. Je ne suis pas faite pour régner.
— Justement. C'est pour cela que tu le peux. Tu ne veux rien. Et ceux qui ne veulent rien sont les plus justes.

Il lui remit une lettre. Scellée. Signée.

— Si je pars, montre-la. Ils comprendront.

Davia ne pleura pas. Elle veilla. Nuit après nuit. Jour après jour. Le sultan s'éteignit un matin pâle, sans cris, le regard posé sur elle. Son premier mot fut son nom. Le conseil se réunit. On lut la lettre du sultan mourant. Elle était brève.

"J'ai vu la guerre, le mensonge, la beauté inutile. J'ai vu le pouvoir se corrompre à force de désir. Puis j'ai vu une femme capable d'être flamme et pierre à la fois. Je lui laisse le royaume. Si elle le refuse, vous serez perdus."

Davia refusa d'abord. Les jours suivants furent faits de menaces, de regards hostiles, de complots de couloirs, de rumeurs de guerre civile. Alors elle comprit : si elle ne tenait pas le pouvoir, le pays tomberait entre des mains vides. Et elle accepta. Pas comme une reine d'apparat. Pas comme une épouse sacrée. Mais comme une gardienne provisoire, une veilleuse de paix. Elle ne portait pas de couronne. Elle n'en voulait pas. Elle siégeait dans la salle du conseil, écoutait, décidait. Elle réformait les lois, allégeait les impôts des pauvres, punissait les abus de cour. Sa correspondance avec la reine d'Espagne et d'autres souveraines européennes, comme son influence sur la politique du pays, en firent une personnalité unique en son temps. Elle garda le jardin de Mohammed comme un sanctuaire. Elle gouverna sans se montrer. Les gens l'appelaient la Dame Silencieuse, ou la Sultane du Nord. Mais dans les rues, dans les marchés, dans les poèmes, son nom devint légende.

Davia, l'enfant prise par les corsaires.
Davia, l'étrangère devenue reine.
Davia, la sultane corse.

Elle ne quitta jamais le palais. Elle ne reprit jamais la mer. Elle ne chercha pas à revoir la Corse. Davia ne sut jamais ce que devinrent ses parents. Certains racontent qu'un jour, dans le jardin du palais, elle planta un olivier. Elle dit alors à Tahir, le vieux serviteur :

Cet arbre est pour ceux qui m'ont donné le souffle.
Et où sont-ils, madame ? demanda-t-il.
Partout où pousse la patience.

Et l'olivier grandit

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